nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > CIVILISATIONS > Bibliothèque d’articles > Etudes de civilisations comparées > Cvilisation Latine > Rôle de l’Etat dans les économies latines contemporaines

Rôle de l’Etat dans les économies latines contemporaines

Civilisation latine 6

mardi 12 août 2014, par Bernard NADOULEK

Les pays d’Europe du sud ont en commun d’avoir participé à la découverte du Nouveau Monde, construit des empires coloniaux et disséminé leur héritage culturel en Amérique Latine et au sud des Etats-Unis. Dans les pays latins, l’Etat a toujours joué un rôle de tutelle sur la vie économique. Le rôle de l’Etat a été très structurant dans le développement de groupes industriels dans les secteurs clefs de l’économie, dans le développement des infrastructures routières, des transports (ferroviaires, maritimes et aériens), de l’énergie (charbon, électricité, nucléaire), de la finance, des télécommunications, de l’armement, etc. Depuis le XVIIIe siècle et la période colbertiste, l’Etat français manifeste une volonté très claire de maintenir un rôle dans les secteurs clefs du développement économique, en accompagnant la naissance et le développement d’un certain nombre de grands groupes industriels. L’influence du secteur public, et la notion de service public qui en découle, jouent un rôle clef dans une conception latine du développement économique. Conception qui se différencie très nettement de celle des pays anglo-saxons où l’Etat ne joue qu’un rôle d’arbitre, en laissant le champ libre aux industries du secteur privé.


L’influence du secteur public

Elle se fait sentir d’une manière multiforme dans la tutelle que l’administration exerce sur de grandes banques nationalisées, sur des institutions financières (en France, la Caisse des Dépôts ou le Crédit National) et sur un certain nombre de projets de recherche ou de développement technologique qui sont menés indépendamment de toute perspective de rentabilité à court terme (en France : Plan Calcul, avion supersonique, surgénérateur, satellites haute puissance, etc.). Cette tendance à la centralisation est renforcée par le rôle de hauts fonctionnaires qui sont placés à la tête de grands groupes industriels et dont le management est autant dicté par des impératifs nationaux que par des exigences de gestion, avec toutes les dérives que cela implique. Depuis l’Empire Romain, cette tradition étatique latine s’est diffusée jusque dans les pays anglo-saxons du nord de l’Europe et elle est un des freins importants à la construction européenne où, malgré un discours libéral de façade, les Etats sont très ancrés dans leurs traditions nationales respectives. Dans la dérégulation et la privatisation qui caractérisent les années 1980 et 1990, les Etats latins gardent un engagement dans l’économie plus fort que les pays anglo-saxons. Un choix qui sera porteur de nombreux déboires.

Justice distributive et prélèvements sociaux

Les pays latins d’Europe ont une sensibilité plus forte aux problèmes sociaux que les Anglo-Saxons ou les Asiatiques. Les prélèvements obligatoires sont beaucoup plus importants qu’aux Etats-Unis ou en Chine. Il s’y ajoute un contexte contraignant pour les entreprises, qui encadre la Sécurité Sociale et l’organisation du travail. Cet héritage de justice distributive remonte à une tradition ancrée depuis l’Empire Romain et complétée par les valeurs d’équité du christianisme. Cet héritage contraste avec l’absence des politiques sociales qu’on constate aux Etats-Unis (où la pauvreté n’est pas considérée comme relevant de la responsabilité de l’Etat) et dans la plupart des pays non occidentaux où, faute de moyens de l’Etat, le social passe par des réseaux familiaux ou claniques. Toutefois, les entreprises européennes ont appris à fonctionner dans ce contexte de tutelle publique et de redistribution de la richesse tout en montrant que, même avec ce qui apparaît comme un handicap par rapport à leurs concurrentes anglo-saxonnes ou asiatiques, elles pouvaient rester compétitives à l’échelle mondiale. L’entreprise latine, qui combine productivité et respect des contraintes sociales, peut-elle contribuer à l’avènement d’un modèle humaniste de développement partagé ?

Comparaison Europe - Etats-Unis

Les Etats-Unis souffrent globalement moins du chômage que l’Europe. D’abord parce que la pauvreté est moins prise en compte par l’Etat, qui limite de manière draconienne la durée de l’aide sociale. "L’aide sociale est une deuxième chance, pas un mode de vie", dixit le Président Clinton. Ensuite parce que le problème de l’aide sociale n’est pas abordé de la même manière. Les Européens du sud ont choisi de "protéger les acquis du travail" et la rigidité du système de l’emploi rend difficile le reclassement des chômeurs. Au contraire, aux Etats-Unis, la dérégulation du marché de l’emploi et la flexibilité permettent la limitation du chômage de longue durée moyennant la déqualification des emplois et la réduction des salaires. Enfin, aux USA, l’esprit entrepreneurial, stimulé par l’idéologie libérale, favorise plus la création d’entreprises, notamment dans le domaine des hautes technologies, et le développement du travail indépendant. L’Europe peut-elle à la fois conserver un modèle de plus grande justice sociale et continuer à être économiquement performante ? Les crises des années 2010 remettent ce postulat en cause du fait de la concurrence des pays émergents, de leur dumping social et des délocalisations industrielles qui en découlent.

L’identité de l’entreprise latine

L’entreprise, centrée sur ses métiers et sur ses produits, a été rigidifiée par des siècles de réglementation en Europe. L’industrie hérite d’une longue tradition des corporations, en partie reprise par l’Etat pour structurer les cadres professionnels et segmenter les branches d’activités. Les entreprises ont un champ d’action limité par leur code professionnel, ce qui fut un obstacle à la concentration de grands groupes industriels européens jusqu’au milieu des années 1980. A l’échelle européenne, cette limitation est aggravée par la segmentation en marchés nationaux réglementés, au contraire des Etats-Unis et de l’Asie où de grands marchés ont permis une concentration rapide de groupes industriels capables d’offrir des produits et des services standardisés en grande série. Face à la concurrence américaine ou asiatique, les entreprises européennes, souvent spécialisées dans un type d’activités restreint, ont eu beaucoup de mal à faire face à une surenchère menée par les grandes multinationales américaines ou les puissants conglomérats asiatiques. Leur spécialisation rigide les a mises à la merci de crises sectorielles qui étaient moins graves pour leurs concurrents mieux diversifiés. Des pans entiers de l’industrie européenne ont ainsi été balayés (textile, sidérurgie, chantiers navals, etc.).

L’Europe industrielle

A partir des années 1980, les entreprises européennes ont rattrapé leur retard à l’internationalisation. L’intégration du marché européen a fini par accélérer la concentration de grands groupes qui ont profité à la fois du décloisonnement économique européen et de l’appui des structures étatiques, pour mener des offensives industrielles et prendre le contrôle d’entreprises étrangères. Ces groupes européens ont développé des formes originales de coopération par des filiales communes dans des secteurs comme l’aéronautique civile, le spatial (l’Europe détient plus de la moitié du marché mondial du lancement des satellites), les télécommunications ou la recherche. Enfin, les grands groupes européens ont redéployé et diversifié leur production, ils ont multiplié leurs prises de position à l’international tout en affirmant leur autonomie par rapport aux Etats et aux marchés nationaux. Mais, avec la libéralisation de l’économie mondialisée des années 1990, le modèle économique latin du sud de l’Europe est mis à mal par les délocalisations qui provoquent une désindustrialisation massive. Aujourd’hui la tendance semble s’inverser autour de projets de relocalisation compétitive, mais il faudra encore beaucoup d’efforts pour reconstituer un tissu industriel compétitif, social et environnemental.

Marchés financiers

Les marchés financiers des années 1980 conservaient encore quelques particularités latines comme celle des noyaux durs. Mais, à partir des années 90, ces particularités sont balayées par une vague libérale qui aboutit au problème de la dette souveraine des pays du sud de l’Europe. Pour l’actionnariat des entreprises, la notion de noyaux durs, permettait d’assurer le contrôle financier des grands groupes grâce à des "actionnaires de référence" pour lesquels l’Etat et les banques nationales jouaient un rôle clef. Mais à partir des années 1990, la dérégulation financière va bouleverser l’économie, l’actionnariat des entreprises et surtout sur le comportement des Etats. L’union économique et monétaire ayant privé les Etats européens du recours à leurs propres banques centrales, ceux-ci ont dû emprunter sur les marchés pour financer leur déficit, puis pour payer les intérêts de leur dette. Sous l’impulsion des banques privées (notamment américaines), les pays du sud de l’Europe ont emprunté sans discernement avec des pratiques à la limite de la légalité. Il en résulte une crise des dettes souveraines, qui a secoué la Grèce et tout le sud de l’Europe. Ainsi, la rançon du rôle régalien de l’Etat a été une rude mise en difficulté des économies latines, lourdement endettées.

L’Amérique Latine

Depuis les années 1970, l’Amérique du sud a connu toutes les dérives tant politiques (dictatures) qu’économiques (dette extérieure écrasante) résultant du rôle abusif de l’Etat. A partir des années 1990, le redressement et la montée en puissance de l’Amérique du Sud s’effectue à partir d’un mélange de socialisme et de capitalisme dont le symbole est le Brésil, sixième puissance mondiale, derrière la France qu’il ne tardera pas à dépasser. Le président Lula, ancien syndicaliste de gauche aux origines modestes, va faire du Brésil une superpuissance en maintenant la politique libérale de ses prédécesseurs tout en développant de nombreuses réformes en faveur des classes les plus défavorisées. A des degrés divers, le Mexique, l’Argentine et la plupart des pays latino-américains conjuguent le dynamisme libéral et des politiques sociales d’équité, dans une croissance qui devient vigoureuse dans les années 2000. Les ressources démographiques (environ 600 millions d’habitants) énergétiques, minières et agricoles du continent devraient y contribuer. C’est probablement en Amérique du Sud que réside une grande partie de l’avenir du modèle latin : avec une population métissée, de nombreuses ressources naturelles, une sensibilité sociale et une perspective géo-économique nord-sud.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner