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Sociétés antiques

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 3).

mardi 29 janvier 2013, par Bernard NADOULEK

Une société se construit à travers les mœurs, les valeurs et les rites qui fondent le lien social. Selon Durkheim, les membres d’une société antiques sont peu différenciables par leur fonction. La solidarité est fondée sur la ressemblance. Au contraire, les membres des sociétés modernes se différencient dans la division des tâches ; leur solidarité est fondée sur l’interdépendance. L’histoire des civilisations nous montre des sociétés complexes et différenciées. L’Afrique voit naître et évoluer la famille, ses extensions horizontales, verticales et ses réseaux de solidarité. L’Inde va se construire sur un système de castes où des populations différentes coopèrent en gardant leurs spécificités. La société chinoise se construit sur un mélange d’adaptation taoïste et de pérennité confucianiste. Les Latins construisent la première société fondée sur l’individu et ses droits, garantis par l’Etat. Chez les Anglo-Saxons, les décisions sont prises par l’Assemblée des Hommes Libres et le droit coutumier est fondé sur des jurisprudences. Les Musulmans instaurent la communauté des croyants et ses idéaux de justice sociale. Enfin, les Slaves, initialement libres, voient se construire une société fondée sur l’esclavage et l’autocratie. Ces différences culturelles sont présentes dans la mondialisation dont elles marquent les fractures.


Africains. L’unité sociale de base est la famille : unité de production, réseau de solidarité et de protection. La famille se construit jusqu’à former un réseau complexe de solidarités sociales. Les premiers groupes de chasseurs-cueilleurs constituent une famille horizontale où les enfants sont pris en charge en commun. Le lignage apparaît chez les sédentaires, avec l’extension verticale de la parenté qui fait remonter la généalogie jusqu’à un ancêtre mythique auquel on rend un culte. Le lignage est une société solidaire qui coopère avec les autres lignages par le partage des ressources et la participation des doyens à l’assemblée des patriarches qui détiennent l’autorité. Quand un lignage s’étend trop, on opère une scission en changeant d’ancêtre de référence. Les classes d’âge constituent une structure horizontale d’éducation et d’initiation. Les castes (nobles, prêtres, paysans, artisans, esclaves) sont formées à partir de liens tribaux, religieux et économiques (monopoles de métiers). La généralisation des castes n’entraîne pas trop d’antagonismes sociaux, car les droits et les devoirs de chaque caste s’équilibrent. Malgré les déchirements ethniques et sociaux résultant du colonialisme, la coopération se maintient aujourd’hui à travers une conception étendue de la famille qui s’étend à l’ensemble de la société.

Indiens. Le système des castes divise la société en quatre classes (varnas) : prêtres, guerriers, producteurs et serviteurs, auxquelles il faut ajouter les intouchables. Leurs rôles sont fixés par le Dharmasâstra, qui décrit l’ordre du monde. Pour les prêtres : étude, sacerdoce, contrôle des rites. Pour les guerriers : gouvernement et protection. Pour les producteurs : agriculteurs, artisans et marchands. Les serviteurs servent les trois premières castes. Les intouchables sont chargés des tâches impures (équarrissage, tannerie, etc.). Les trois premières castes sont vouées à l’étude et aux rites, dont sont exclus serviteurs et intouchables. Chaque classe se subdivise en de nombreuses sous-castes (jatis), en général liées à un métier. La séparation des castes est fondée sur l’opposition entre pur et impur. La pureté résulte de l’obéissance à la loi : étudier, accomplir les rites, ne prendre de nourriture que préparée par des gens de sa caste, éviter les contacts avec les inférieurs et respecter l’endogamie. Les dérogations à l’endogamie ont créé d’innombrables sous-castes. La coopération sociale est organisée autour du Panchayat, organe judiciaire, législatif et exécutif de l’assemblée des castes, qui règle leurs conflits et préserve leurs intérêts dans une interdépendance généralisée. Le système des castes est très présent dans les lobbys de l’Inde moderne.

Asiatiques. Dans la société chinoise, le lien social est fondé sur un mélange de taoïsme et de confucianisme. Le taoïsme est la philosophie du changement, permanent et immuable, de la société chinoise antique et agricole qui vit dans les rythmes cycliques de la nature. Sa vision du monde cosmique s’appuie sur le Tao, la "voie", symbole de l’unité de l’univers ; sur le Ying et le Yang, les forces négatives et positives de la dualité, contenant chacune en germe son opposée ; sur l’alternance de ces forces dans le temps et sur leurs combinaisons, qui forment la diversité des "dix mille êtres", multiplicité des phénomènes réels. L’homme doit échapper à cette multiplicité qui est une illusion et se servir de la dualité des forces pour retrouver le sentiment de son unité avec l’univers. Cette doctrine du changement permet à la société de s’adapter graduellement. Le confucianisme fonde la pérennité de la société sur une morale patriarcale : l’exercice des rites et des vertus, notamment la piété filiale, assure un fonctionnement social harmonieux des relations entre les enfants et les parents, entre le peuple et l’Empereur. La société ne fonctionne pas grâce à l’arbitraire de la loi ou du droit, qui ne suscite que des transgressions, mais grâce au respect des vertus et des rites, qui fonde la cohésion du groupe familial, social et impérial.

Latins. La culture gréco-latine voit l’émergence des concepts d’individu et d’Etat, indissolublement liés. La civilisation grecque crée un modèle de démocratie directe où, sur l’Agora, les égaux débattent librement des problèmes de la Cité. Contrairement aux barbares, qui obéissent à l’arbitraire du despote, les Grecs obéissent à la Loi, qui les rend égaux. Mais, avec le développement de la Cité, les principes abstraits de la Loi ne permettent pas d’intégrer les différences entre classes sociales. De même, la démocratie directe de l’Agora ne résiste pas à la montée des foules et des démagogues. L’Empire Romain dépassera les limites de la Cité et de la Loi en créant l’Etat et le Droit. L’entrée de la plèbe au Sénat permettra aux Romains de s’assurer du contrôle des conflits sociaux en intégrant toutes les classes à une dynamique politique d’évolution des institutions. L’évolution du droit permet de régler l’ensemble des problèmes concrets en traitant chaque affaire au cas par cas. L’individu devient un modèle universel, il dépasse les contraintes communautaires de son groupe d’origine pour s’intégrer individuellement à l’Etat de Droit. De ce fait, l’Etat acquiert une position monopolistique et suscite une attitude ambivalente envers l’autorité, qu’on critique sans cesse mais vers laquelle on se retourne toujours.

Anglo-Saxons. Les Germains anciens pratiquent une forme de démocratie communautaire. Toutes les décisions importantes sont prises par l’Assemblée des Hommes Libres et le droit coutumier est fondé sur des décisions communes qui font office de jurisprudence. Ce n’est pas l’autorité politique qui édicte les lois mais la société elle-même, par l’intermédiaire des cas qu’elle soumet à l’Assemblée. Les Anglo-Saxons héritent de la tradition d’autonomie juridique des Germains et se battent pour obtenir des garanties sur les libertés civiles. Dès 1215, les Saxons obtiennent de Jean sans Terre la Grande Charte, qui garantit l’autonomie juridique des Cités et de l’Eglise, le droit pour chaque homme d’être jugé par ses pairs et la proportionnalité des délits et des peines. Sous la dynastie absolutiste des Stuart, les Saxons se battent, de 1567 à 1688, pour obtenir l’Habeas Corpus et limiter les emprisonnements arbitraires. En 1689, ils chassent les Stuart et obtiennent les garanties constitutionnelles du Bill of Rights. Ces combats pour les libertés visent des droits concrets et des problèmes pratiques abordés en dehors de tout cadre formel pour éviter de remettre en cause les libertés acquises. Les Etats-Unis ont pleinement hérité de cette tradition des libertés civiles qui défend la société des empiétements de l’Etat.

Musulmans. L’Arabie anté-islamique est une société de clans, de pasteurs nomades ou de citadins commerçants, en perpétuel conflit. La société est à la fois communautaire et antagonique. Les Arabes ont un sens très poussé de l’appartenance à la famille, à la tribu (groupe de familles) et au clan (groupe de tribus) et c’est cette solidarité du groupe qui transforme les conflits en vendettas tribales reconduites de génération en génération. L’avènement de l’Islam, la soumission à un Dieu Unique, l’obéissance aux règles du droit islamique (la Charia), permettront de surmonter les divisions tribales et d’intégrer les tribus à l’Oumma (communauté des Vrais Croyants), où les conflits seront modérés grâce à une foi et à une loi communes. Les clans pratiquent un mélange de paternalisme autoritaire et de démocratie communautaire. L’autorité despotique des chefs est tempérée par plusieurs traits culturels : les membres du clan sont égaux, le chef est élu, il prend ses décisions assisté d’un conseil et la participation aux décisions de chaque membre du groupe est facilitée par la proximité quotidienne et les liens du sang. Cette culture duelle se perpétue aujourd’hui dans les pays islamiques, dont les sociétés fonctionnent dans un autoritarisme patriarcal, tempéré par des règles fondées sur les liens communautaires.

Slaves. Les antiques communautés slaves sont des tribus d’hommes libres dont l’habitat, la propriété de la terre et l’organisation du travail, sont collectivistes et communautaires. Il y a un héritage marqué de ce collectivisme, qui va se perpétuer pendant toute l’histoire slave, surtout chez les paysans, et qui ouvrira la voie aux idéaux de justice sociale de l’orthodoxie et du communisme. La société slave est traversée par un antagonisme : démocratie et influence de l’Europe, autoritarisme et influence de l’Asie. Le contraste entre les deux premières cités du monde slave en est une bonne illustration : Novgorod l’européenne et Kiev l’asiatique. Novgorod, au nord-ouest de la Russie, est une démocratie organisée autour d’une assemblée urbaine qui réunit les doyens de chaque quartier et dispose d’un pouvoir législatif et exécutif qui prend ses décisions à l’unanimité. La ville loue les services d’un Prince qui commande l’armée mais respecte la liberté de la cité. Au contraire, Kiev, sur le parcours des invasions barbares, est une autocratie justifiée par les nécessités militaires de la défense. La ville est gouvernée par le Prince et sa noblesse. Le rôle de l’assemblée urbaine est limité et les paysans libres sont peu à peu astreints au servage. La Russie post-communiste est toujours tiraillée entre la liberté et l’autocratie.

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