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Stratégie et magie africaine

Magiciens et Griots

mardi 29 octobre 2013, par Bernard NADOULEK

Depuis les techniques des tribus de chasseurs du paléolithique, il y a bien une tradition africaine de la guerre. Au XVIIIe siècle, Tshaka, chef de la tribu zouloue des Ngunis, améliore l’organisation militaire des pasteurs guerriers et passe à la guerre totale. Il conquiert un empire par l’élimination systématique de ses adversaires et remplace les lances de jet traditionnelles, qui manquaient souvent leur cible, par des sagaies à manches courts, qui permettent le corps à corps. Mais, au-delà des évolutions militaires, la caractéristique principale de la culture stratégique africaine est la magie. La guerre est marquée par des rituels secrets et les guerriers font appel à des pouvoirs occultes. Les actes des magiciens et les paroles des griots traduisent plus globalement une tentative primitive de contrôle du monde de l’invisible, pour agir par son intermédiaire sur la nature, sur les autres hommes, sur la société et même sur les dieux. La magie ne sollicite pas le monde invisible, elle traite sur un pied d’égalité avec lui et tente même, par des formules ou des incantations, de le contraindre à exécuter ses ordres. La magie et le verbe sont des stratégies pour agir avec efficience sur le monde, par le biais d’un rapport au surnaturel. C’est pourquoi ce chapitre sur la stratégie porte sur les magiciens et les griots.


L’univers magique. Une des principales propriétés du monde magique est l’abolition de la distance et du temps : ce qui sépare les êtres et les choses ne saurait faire obstacle au magicien. C’est un monde marqué par le pouvoir de transformation qui peut changer les êtres en esprits et les faire entrer dans le monde surnaturel. La magie participe à la volonté agissante des puissances du monde invisible. Comme la science, la magie a des formules ou des incantations, qui doivent être aussi exactes que des équations. Elle procède d’un déterminisme où les mêmes causes doivent produire les mêmes effets (Frazer). La succession des événements est susceptible d’être prévue et calculée avec précision, à moins que l’action d’un autre magicien vienne contrecarrer le processus. La magie blanche, bénéfique, protège le groupe contre les maléfices en faisant participer massivement aux rituels. Le magicien est le soutien de l’ordre social auquel il est en général associé et peut même suppléer aux carences du pouvoir en faisant respecter les usages, par peur de sanctions surnaturelles. La magie noire est une forme de révolte contre l’ordre social. C’est une magie de transgression qui sert surtout à faire le mal : vengeance, envoûtements, etc. La magie noire est très présente là où le pouvoir central est faible, et, au contraire, faible quand le pouvoir est fort.

Lois magiques. La première est fondée sur le principe de similarité, le semblable appelle le semblable. La figurine qui sert aux cérémonies d’envoûtement est censée représenter le corps de l’envoûté. Ce mimétisme est né de l’expérience immémoriale des chasseurs qui se déguisaient en animaux pour approcher leur proie et la piéger. Le mimétisme est aussi utilisé dans les cultes de la fertilité par l’enfouissement de pierres phalliques dans les champs, pour assurer la prospérité des récoltes. La deuxième loi est fondée sur le principe de contrariété, qui utilise les antagonismes. C’est le principe de répulsion ou d’opposition, qui consiste, par exemple, à appeler la pluie pour faire fuir le soleil. La loi de contagion est fondée sur le principe de contiguïté, qui permet de transférer des qualités d’un support à un autre, comme le cannibalisme rituel permet de s’approprier une part de la puissance d’un mort. La règle de globalisation est fondée sur l’idée que la partie vaut pour le tout : c’est-à-dire que toute la personne est présente dans un seul de ses cheveux. La règle d’efficience permet d’envoûter à distance à partir de ce fragment sur le tout. Une règle de sympathie permet de transférer des qualités d’un être à l’autre. En appliquant ces lois et ces règles, les magiciens sont devenus à la fois des empoisonneurs et des médecins.

Magiciens et sorciers. Les pouvoirs des magiciens sont le plus souvent héréditaires. Dans certaines castes comme celles des forgerons, des griots, des guerriers, des chefs et des sorciers, le pouvoir se transmet de père en fils. Pour acquérir ses pouvoirs, le nouvel initié doit aussi subir une initiation consistant en une mort/renaissance symbolique. Après une phase de préparation (ascèse, jeûnes, épreuves), le disciple entreprend un voyage initiatique pendant lequel il est symboliquement dépecé par les dieux, puis son corps est reconstitué par l’esprit de tutelle, qui y introduit une substance magique (il fait parfois aussi un voyage dans le monde surnaturel, ou bien s’unit sexuellement avec un esprit, ou encore combat des démons). Ce voyage se termine par une résurrection au cours de laquelle il prend un nouveau nom. Le magicien est alors devenu un être hybride, dont la moitié surhumaine est attestée par ses nouveaux pouvoirs : nouveau langage magique pour les incantations, pouvoir de métamorphose (son corps peut devenir celui d’un animal), pouvoir de dédoublement (il peut confier une mission à son corps astral ou à son animal totem, qui lui servent d’auxiliaires), incarnation de son esprit de tutelle. Enfin, il sera reconnu au cours d’une cérémonie de consécration publique.

Les interprétations de la magie. Selon Freud, la magie représente le stade oral de l’évolution où l’enfant a l’impression de faire surgir sa mère dès qu’il se met à crier. Stade narcissique de la tendance à atteindre la toute-puissance. Roheim insiste sur la fonction du sorcier comme symbole phallique de la tribu, qu’il rend capable de se projeter à distance, dans un coït sadique, pour castrer ses ennemis. Mauss considère la magie comme une religion, orientée vers les forces immanentes de la nature. Frazer insiste sur l’analogie entre magie et science (déterminisme, prévisions, anticipations) : la magie est le moyen par lequel l’homme primitif tente de contrôler le monde. Selon Essartier, la magie a bien tenté un moment de se diriger vers la science avec l’occultisme, l’alchimie et l’astrologie. Pour Bachelard, la magie été le principal obstacle à l’avènement d’une pensée scientifique. Malinovski souligne, au contraire, que la magie et la science ont en commun une croyance latente en l’homme, en sa capacité radicale de transformation de ses conditions d’existence et en la perspective de progrès illimités et de découvertes qui apporteront la satisfaction de tous les désirs. Kluckhohn montre que l’accusation de sorcellerie, contre ceux qui s’élèvent au-dessus des autres a servi de frein à l’accumulation excessive de biens ou d’autorité.

La Caste des Griots. Dans la société africaine, la fonction des griots est triple : ils sont les dépositaires de la mémoire collective, les maîtres du langage et les médiateurs dans les conflits sociaux ou politiques internes au groupe. A tous ces niveaux, ils jouent un rôle éminemment stratégique dans la maîtrise que le groupe a sur lui-même. Les griots font partie d’une caste inférieure d’hommes libres. Leur statut inférieur vient en partie du fait qu’ils dépendent matériellement des autres. Le Griot est le seul membre du groupe qui ne s’intègre pas à la chaîne des dons et des contre-dons. Le Griot est le seul qui reçoive sans donner, d’où le mépris dans lequel il est tenu. Compte tenu du peu d’estime qu’on lui porte, le Griot n’attend pas les dons, il les sollicite en louant la générosité de ceux qui donnent, en insultant ceux qui ne donnent pas et en instituant une compétition de prestige entre les donateurs. Le statut du Griot le place hors des luttes de pouvoir et lui confère un statut d’arbitre des rivalités et des conflits. D’autant qu’il jouit d’une immunité de parole et que, même en cas de guerre, le Griot ne peut être tué, tenu captif ou réduit à l’esclavage ; il change tout simplement d’hôte et devient le Griot des vainqueurs. Le Griot est souvent musicien et ses interventions sont fréquemment chantées lors des cérémonies.

La mémoire collective et le langage. Les griots sont les compagnons des puissants ou les précepteurs des jeunes princes, auxquels ils enseignent l’histoire du pays, celle du clan et de sa généalogie et l’histoire des alliances entre les clans. Pour le Griot, dépositaire de la mémoire collective, ce savoir permet aussi de changer de protecteur. Certains griots de cour sont les porte-parole ou les ambassadeurs de puissants souverains. Certains deviennent de véritables bibliothèques vivantes de la culture orale. Lors des cérémonies, le rôle du Griot est de faire l’éloge des puissants, de commenter la colère des uns ou la honte des autres, d’exalter le courage des guerriers avant le combat ou la mémoire des morts après la bataille. Le Griot joue un rôle de médiateur dans les conflits. Il exprime les sentiments cachés du groupe. Dans la société africaine, les insultes, émotions ou allusions sexuelles sont exclues du langage si l’on veut garder sa dignité. Le Griot n’est soumis à aucune contrainte de langage et peut user de toutes les grossièretés pendant les cérémonies où il catalyse les émotions du groupe. Mais chaque fois qu’il fait rire les uns, il en fait enrager d’autres. La noblesse est tenue à une tolérance protectrice, mais le prix que paie le Griot pour ses excès est de provoquer le mépris.

Le rôle de médiateur social et politique. Dans les périodes de crise et de dramatisation des rapports sociaux, le Griot est celui qui peut rétablir le dialogue sans que l’autorité soit compromise. Il peut exprimer les inconduites du groupe sans enfreindre les tabous et dénoue les crises en évitant les pertes de face. Une femme qui ne peut parler directement à son époux de sujets tabous ou qui désire se plaindre, utilisera les services du Griot. Face à elle, le mari peut se dérober au dialogue, tandis que le Griot, lui, pourra s’imposer, sans égards pour les convenances. Dans une société où les nobles insistent sur les préséances pour marquer la distance sociale, le Griot est l’intermédiaire idéal pour transmettre un discours à des subordonnés sans risquer de manquer à sa dignité. Le souverain, qui ne peut lui-même s’adresser au peuple ou à ses ministres sans briser la distance qui doit le séparer de ses sujets, utilise le Griot pour transmettre ses volontés. Le chef peut utiliser le Griot pour éviter que ses décisions soient remises en cause dans des palabres, mais ces usages peuvent paralyser toute communication directe. Le Griot, qui est censé faciliter la communication et la coopération, peut aussi en devenir le principal obstacle, de même que le monopole de sa culture orale aura été un des obstacles majeurs pour le passage à la culture écrite.

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