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Sun Tzu et les Royaumes Combattants

mardi 6 mai 2014, par Bernard NADOULEK

Dans la Chine du Ve siècle avant notre ère, une douzaine de royaumes, d’importance inégale, s’affrontent pour le contrôle de l’ensemble de la Chine. Pendant plus de deux siècles et demi, cette guerre fonctionne comme un système de conflit multipolaire de coalitions mobiles, où les royaumes luttent tous contre tous jusqu’à l’unification de l’Empire par T’sin Che Houang Ti, en -221. Dans cet affrontement, les royaumes qui se menacent réciproquement, tentent chacun de dissuader les attaques directes par des stratégies mobiles de coalition dont le but est de chercher l’avantage dans la répartition des forces avant l’affrontement. Dans ce type de conflit, où les coalitions se menacent, s’encerclent et se dissuadent mutuellement, l’idéal de la stratégie indirecte est, comme l’enseigne Sun Tzu, de "vaincre sans combattre". Pendant la période Printemps et Automne, du XIe au VIIe siècle avant notre ère, la civilisation chinoise se redéploie. Des progrès dans l’agriculture vont entraîner une série de mutations démographiques, puis urbaines, sociales, économiques et politiques, qui renforcent la puissance des royaumes chinois et leurs velléités hégémoniques. La guerre des Royaumes Combattants va durer plus de deux siècles et demi, jusqu’à l’unification de l’Empire.


Sun Tzu et l’Art de la Guerre

Au contraire de la guerre féodale antique et de ses affrontements brouillons, où dominent le duel rituel et la magie, la réforme de l’Art de la Guerre, préconisée par Sun Tzu, va aboutir à la constitution d’armées modernes et d’une forme nouvelle de la pensée stratégique. La guerre met en branle des armées qui comptent des centaines de milliers d’hommes et les problèmes d’organisation militaire changent radicalement les règles de la stratégie militaire. Sun Tzu est le symbole d’une classe de sophistes chicaniers, contemporains des sophistes grecs. Grecs et Chinois ont en commun d’opposer l’intelligence à la force mais, sur l’Agora, les sophistes Grecs enseignent surtout la stratégie politique. Chez les chinois, contrairement aux barbares sans culture qui doivent recourir à la violence, les sophistes, peuvent communiquer, simuler, dissimuler et se représenter le raisonnement de l’adversaire pour agir sur ses intentions avant qu’il ne les concrétise. Ce recours à l’intelligence contre la tradition traduit le passage d’une société féodale figée à un monde qui évolue et à une conception très sophistiquée de la stratégie. La guerre est fondée sur trois principes : une conception dialectique des rapports de force, l’utilisation systématique de la ruse et la mise en œuvre de services de renseignement.

Dialectique des rapports de force

Pour Sun Tzu, le bon stratège n’est pas celui qui remporte une victoire sur le champ de bataille, ce qui est à la portée de n’importe quel barbare ; pour lui, le fin du fin est de parer une menace avant qu’elle ne se concrétise, de remporter la guerre sans livrer la bataille et, surtout, de vaincre sans combattre. Cette conception dialectique de la stratégie est issue de l’influence du taoïsme où le Yin, la thèse, et le Yang, l’antithèse, se combinent dans le Tao, la synthèse. Illustrons cette dialectique par le conflit entre les Zhous de l’Ouest, qui veulent obtenir de l’eau d’une rivière qui coule chez les Zhous de l’Est, pour développer la culture du riz. Les Zhous de l’Est refusent de donner leur eau craignant qu’elle rende les Zhous de l’Ouest plus puissants. D’un point de vue logique, l’eau rendra bien les Zhous de l’Ouest plus puissants en augmentant leurs ressources. D’un point de vue dialectique, elle les rendra plus puissants, mais aussi plus dépendants ! Faut-il logiquement donner de l’eau, "oui ou non", ou, plus dialectiquement "combien et quand" en donnera-t-on ? En donnant de l’eau on peut contrôler l’adversaire : on ouvre le robinet, ou on le referme, de manière à contrôler ses ressources et de disposer d’une grande variété de moyens de pression sur sa politique !

La stratégie indirecte

Dans un nouveau contexte stratégique, où les problèmes matériels dominent, la guerre et le commerce se développent de concert et se renforcent mutuellement par leurs similitudes structurelles : sûreté de décision, minutie de la préparation, vitesse de l’action, précision du calcul, anticipation des circonstances. L’interpénétration de la stratégie et du commerce a un effet modérateur sur la guerre, qui évolue vers des formes sophistiquées de stratégie, en évitant les destructions inutiles. Contrairement à la tradition occidentale qui symbolise la guerre par la puissance de feu, la stratégie indirecte est symbolisée par l’eau, qui s’adapte à tous les récipients (à toutes les situations), qui contourne les hauteurs (les forces de l’adversaire), se glisse dans les creux (attaque ses faiblesses), qui se distille goutte à goutte dans les failles d’un dispositif pour le miner, puis se transforme en torrent dévastateur pour le détruire. Cette conception dialectique de la guerre entraîne une vision plus ouverte : s’attaquer aux forces de l’ennemi est toujours un risque coûteux et grossier, tant pour l’Etat que pour le peuple ; il est plus habile de s’en prendre à aux plans de l’ennemi grâce à la ruse et à l’espionnage. L’information préalable permet de parer les intentions de l’adversaire, avant même qu’elles se traduisent en actes.

De la ruse

Pour Sun Tzu, tout l’art de la guerre est basé sur la duperie. L’utilisation de la ruse consiste, dans l’action, à toujours se comporter à l’inverse du sens commun, pour créer la surprise. Il faut paraître faible quand on est fort, fort quand on est faible, loin quand on est proche, proche quand on est loin. Eviter la force de l’adversaire et attaquer ses faiblesses. Maintenir ses forces en mouvement pour dissimuler ses intentions. Calmer le jeu au moment où l’on s’apprête à frapper, se montrer ferme lorsqu’on veut éviter l’affrontement. Eviter de se répéter pour se rendre imprévisible. Toutes ces conduites paradoxales sont l’essence même de la ruse qui permet à l’intelligence de l’emporter sur la force. Le mécanisme intellectuel de la ruse est d’inverser le sens commun. Pendant la paix, dans la plupart des situations quotidiennes nous agissons spontanément de manière coopérative. Non parce que nous sommes des êtres moraux mais parce que cela rend l’existence prévisible. Imaginez la prévisibilité d’un monde où tout le monde mentirait en permanence et où l’on ne pourrait se fier à personne ! C’est justement ce qui se produit dans un conflit, où la pensée fonctionne à l’inverse du sens commun. D’où les maximes stratégiques : "si tu veux la paix, prépare la guerre" ou "la meilleure défense est l’attaque" !

La guerre secrète

Parer une menace avant qu’elle se concrétise, consiste à utiliser des agents secrets pour manier la concorde et la discorde. Pour vaincre sans combattre, il faut obtenir l’information préalable auprès d’hommes qui connaissent la situation de l’ennemi. Sun Tzu préconise l’utilisation d’agents secrets, d’agents doubles, d’agitateurs, d’assassins, pour qui tous les moyens seront bons. S’assurer des intentions de l’ennemi par l’espionnage. Le tromper par des protestations d’amitié, des cadeaux et des traités de paix. Le désorienter par l’intoxication et les fausses nouvelles. L’affaiblir par la corruption de ses généraux et de ses fonctionnaires. Miner ses forces de l’intérieur en renforçant les rivalités entre ses officiers ou ses ministres. Briser ses alliances par l’intrigue. Espionnage, désinformation, corruption et trahison sont immoraux mais coûtent moins cher que la plus petite campagne militaire. Ils font courir infiniment moins de risques au peuple et à l’Etat en permettant d’obtenir la victoire sans avoir à livrer bataille. Tous les moyens de la stratégie indirecte sont fondés sur l’inversion de la pensée : comment vaincre votre pire ennemi s’il est infiniment plus puissant que vous ? En devenant son meilleur ami ! La ruse et le renseignement sont les armes les plus efficaces et les moins coûteuses de la stratégie.

Les limites de la stratégie indirecte

Pendant la guerre des Royaumes Combattants, les adversaires disposent tous de stratèges qui connaissent les règles de la stratégie indirecte. De ce fait, l’échiquier restera à peu près stable pendant deux siècles et demi. Dès qu’un des protagonistes manifeste des prétentions hégémoniques, une coalition se dresse contre lui. Les coalitions se forment et se déforment avec l’évolution des menaces et, comme tout bouge sans cesse, rien ne bouge vraiment. Mais un tel système ne fonctionne qu’à deux conditions : 1) la surveillance réciproque à laquelle se livrent les adversaires, qui permet de déjouer les menaces ; 2) le respect de la règle du jeu consistant à utiliser la ruse plutôt que la force. Le royaume semi-barbare de T’sin, nouveau protagoniste dont les territoires sont situés sur les marches de l’ouest de la Chine, échappe à ces deux conditions. Sa position périphérique lui permet d’échapper à la surveillance de ses adversaires et de renforcer sa puissance en secret à l’extérieur de la Chine. De plus, sa culture semi-barbare ignore les subtilités inutiles. En -221, T’sin Che Houang Ti va abattre tous ses adversaires l’un après l’autre et unifier l’Empire par la force. La limite de la stratégie indirecte est de construire un univers si sophistiqué qu’il en devient fragile et c’est à ce moment que les barbares l’emportent.

Etre invincible, c’est être immortel

On ne peut vraiment juger la stratégie indirecte qu’à l’échelle de l’histoire chinoise. Depuis son antiquité, la Chine a pris le contrôle d’un territoire immense et réussit à maintenir son unité malgré les divisions, les invasions et les périodes d’occupation qui jalonnent son histoire. Depuis ses origines, la Chine a aussi perdu toutes ses grandes batailles contre des adversaires de premier rang : les Huns, les Mongols, les Mandchous, les Japonais et les puissances occidentales. L’armée, répartie sur un territoire immense, est surtout une force de maintien de l’ordre et, aux frontières, elle ne constitue qu’un mince cordon de troupes face aux invasions. Mais comment l’envahisseur pourra-t-il contrôler cet Empire qui est la plus formidable machine bureaucratique de l’histoire ? En devenant chinois à son tour ! Malgré ses défaites, la Chine a vaincu tous ses envahisseurs en les assimilant et elle s’est même souvent étendue dans la direction d’où venaient les invasions. Les invasions mongoles lui ont permis d’assimiler la Mongolie intérieure, les invasions mandchoues de s’étendre au nord-est de la péninsule coréenne et sa guerre d’indépendance de s’emparer du Tibet. C’est à cette échelle historique et millénaire qu’on peut juger la stratégie indirecte comme instrument culturel de pérennité.

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