nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > CIVILISATIONS > Bibliothèque d’articles > Etudes de civilisations comparées > Civilisation asiatique > Taoïsme et dialectique de l’adaptation

Taoïsme et dialectique de l’adaptation

mercredi 23 avril 2014, par Bernard NADOULEK

La faculté d’adaptation graduelle de la société chinoise relève du taoïsme. Dans une Chine antique qui vit au rythme des travaux agricoles et des saisons, c’est aussi une voie de la sagesse, qui consiste à se laisser porter par les rythmes de l’univers, comme le paysan chinois qui doit s’adapter au rythme des saisons et des éléments pour féconder la terre. C’est une philosophie où l’ordre cosmique se superpose à l’ordre humain dans un jeu cyclique où l’unité du monde repose sur la dualité des forces et sur la multiplicité des phénomènes du vivant. Le Tao, "voie" dynamique de l’unité cosmique, se divise en deux forces qui s’opposent et se complètent. Le yin : le négatif, le féminin, le froid, l’intelligence intuitive, la mort. Le yang, le positif, le masculin, le chaud, l’intelligence rationnelle, la vie. Ces deux forces s’interpénètrent, contiennent chacune le germe de leur contraire et alternent dans le temps. Le Yin et le Yang forment d’innombrables combinaisons (rapport du Yin et du Yang, du Yin dans le Yang et du Yang dans le Yin), et produisent la diversité des "dix mille êtres", multiplicité des phénomènes pris dans le jeu du changement. De l’unité naît la dualité et les innombrables combinaisons de la dualité dans le temps créent la diversité.


Le changement immuable et la non-action

Mais cette diversité est aussi le produit d’une illusion, reflet de l’agitation stérile de l’homme qui a perdu le sens de son unité avec l’univers. L’homme doit échapper à cette illusion pour retrouver la sérénité dans l’accord entre la nature humaine et l’ordre cosmique. L’homme doit s’adapter au changement perpétuel et immuable de la nature, à l’alternance des saisons, à la succession des devoirs et des travaux de l’existence, aux cycles du travail et du repos, de la vie et de la mort. Pour se fondre dans le changement sans effort inutile et pouvoir influer sur le cours des choses, au-delà de la multiplicité apparente des phénomènes, le sage doit retrouver son unité avec le Tao, grâce à une méthode qui consiste à s’ouvrir à la nature plutôt que d’essayer de la dominer. L’initiation taoïste au changement comporte trois stades : la non-action, la non-pensée et le non-soi. La non-action, c’est "chevaucher le Dragon, c’est-à-dire "lâcher prise", ne pas forcer le cours des choses, se couler dans le rythme du monde et se laisser guider par lui pour pouvoir influer son cours. La non-action, c’est la faculté de s’adapter aux rythmes de l’univers, de l’histoire et de la société, pour laisser porter et amplifier son action par les courants dominants. C’est un "être au monde", sans précipitation, ni impatience.

La non-pensée et le non-soi

La non-action doit être complétée par la non-pensée et le non-soi qui purgent l’esprit de ses illusions. La non-pensée, c’est avoir "l’esprit comme un lac", faire le vide, s’oublier, se distancier de l’ego et de ses illusions pour que l’esprit puisse refléter la réalité sans préjugés ou idées préconçues. La non-pensée, c’est la faculté de s’extraire d’une culture, de ses rites et de ses valeurs, pour trouver l’objectivité radicale du reflet, du miroir, au détriment de l’affirmation de son ego, de ses limites, de ses interprétations et de ses illusions. Le non-soi, c’est "avoir le corps comme un rocher", qui suit naturellement la ligne de pente, c’est se fier à l’intuition créatrice, à la spontanéité, à l’immédiateté des réactions sensorielles. Le non-soi c’est une présence intuitive et globale, liée à l’action, une conscience débarrassée de l’illusion des fins et concentrée sur les moyens, une présence permettant de faire corps avec les situations. C’est la synthèse de la détermination totale et de la liberté absolue. Le non-soi, c’est aussi l’obligation pour l’individu de se conformer à l’exigence communautaire du groupe familial, social, ethnique ou national, souvent même à ses dépens, tant il est vrai qu’en Asie, l’individu existe moins par l’exercice de ses droits que par l’accomplissement de ses devoirs.

De la non-action à l’impuissance

Cette philosophie a des implications clefs dans le domaine politique. Le principe de la non-action s’applique au rôle de l’empereur qui gouverne "derrière le paravent", sans intervenir dans les discussions de ses ministres. Sa présence cachée a pour but de les pousser aux meilleures décisions possibles. La non-action s’applique également à l’autorité politique, à la fonction des lois et du droit dans la société. L’autorité ne se légitime ni par le droit ni par la loi (le taoïsme s’oppose au légisme chinois), mais par la recherche d’harmonie entre l’ordre céleste et l’ordre terrestre, comme un chef d’entreprise qui est là pour faire le lien entre les actionnaires (le ciel) et les employés (la terre). Il doit s’assurer de ce que les dénominations soient exactes (définitions de poste), des fêtes du calendrier (planning) et déléguer le pouvoir à des ministres qu’il a choisis pour leur vertu (compétence). Il est le symbole d’un pouvoir qui s’appuie sur la tradition, les vertus et les rites, mais il doit se garder des lois et des décrets. Mais, dans les situations de crise, cette antique sagesse de la non-action entraîne également un repli et un conservatisme proches de l’impuissance. D’où les nombreuses révoltes du peuple qui montrent l’autre face, dialectique et libertaire, du taoïsme.

Non-droit et dialectique conciliation/punition

L’Empereur doit inciter le peuple à l’obéissance grâce à l’exemple de ses vertus et à l’observance des rites. Il doit se garder de l’effet pernicieux des lois car, en multipliant leur nombre, on multiplie de fait le nombre des contrevenants. Sauf pendant la courte période des Légistes, au IIIe siècle avant notre ère, le Droit et la Loi ont toujours été discrédités en Chine, aussi bien par Lao Tseu que par Confucius. L’homme doit apprendre à se conduire en fonction de la tradition et non pas des lois, toujours promulguées dans l’arbitraire du pouvoir. Dans les conflits quotidiens, seuls les barbares ont besoin d’un juge pour savoir s’ils ont bien ou mal agi. Pour l’homme civilisé, qui sait que les choses ne sont ni noires ni blanches, la justice est fondée sur la recherche du compromis et de la conciliation, grâce à l’arbitrage d’un médiateur. La persuasion permet de dissoudre les conflits, et les solutions de conciliation doivent être l’expression d’un consensus qui évite à quiconque de perdre la face. En revanche, la justice est très sévère quand il s’agit de punir ceux qui transgressent sciemment les règles de la vie en société. D’où une tradition très sévère de la justice pour dissuader les gens de s’adresser aux tribunaux et les pousser vers la conciliation.

Comparaison des droits occidental et asiatique

Cette méfiance par rapport au droit est inconcevable pour les Occidentaux, qui font un parallèle entre le droit et le progrès. Or, une comparaison permet de relativiser ce parallèle : d’un côté, le juridisme effréné en Occident, le nombre considérable d’avocats et de procès, qui n’empêchent aucunement le taux de criminalité d’être parmi les plus élevés au monde. De l’autre côté, l’indigence du droit en Asie, les avocats introuvables, les rares tribunaux surchargés, les procès interminables où le procureur est roi… Et, dans la plupart des pays asiatiques, une délinquance maîtrisée et "encadrée" par les autorités. La faiblesse de la délinquance visible s’explique aussi par une dialectique de la sévérité des châtiments, opposée à un certain pragmatisme face à la délinquance organisée. Sous l’effet de la mondialisation, la Chine a modernisé ses traditions légistes. Le légisme antique multipliait les lois draconiennes et les châtiments les plus sévères, d’où la multiplication actuelle des peines de mort, ce qui s’oppose à l’ancienne pratique communiste de l’incarcération et de l’autocritique. Ainsi, les aspects les plus barbares de la justice en Asie sont liés à l’impact de la modernisation capitaliste. L’autre aspect paradoxal de la justice en Asie tient au pragmatisme dans le traitement des mafias.

Triades chinoises et Yakusas japonais

La faible criminalité visible en Asie est le résultat d’une tolérance pragmatique envers les puissantes maffias chinoises ou japonaises. En Asie, au contraire du puritanisme occidental, un certain réalisme prévaut face au crime organisé, à la prostitution, au jeu, à l’escroquerie, etc. L’Etat, impuissant à supprimer ces maux, adopte une certaine modération face aux maffias à condition que celles-ci limitent les excès de la délinquance et les désordres sociaux qui s’ensuivent. Ainsi, dans les sociétés médiévales, les autorités chinoises et japonaises laissaient la prostitution s’exercer de manière légale à condition qu’elle soit cantonnée dans des quartiers délimités et qu’elle paie les taxes exigées. Seul le communisme chinois a fait exception en adoptant un puritanisme de type occidental. De manière plus large, moyennant une modération de la délinquance visible, les autorités laissent les Triades chinoises ou les clans de Yakusas nippons contrôler la délinquance et même réinvestir les bénéfices du jeu, et de la prostitution dans des affaires légales. Ainsi, les revenus de la délinquance entrent de manière directe dans les PIB asiatiques, au contraire des narcodollars d’Amérique Latine qui sont perdus pour le développement et qui corrompent les circuits financiers mondiaux par le blanchiment.

La double face du taoïsme

La dimension dialectique du taoïsme reflète un esprit à la fois libertaire et conservateur. La dialectique du changement joue un grand rôle dans les mouvements de révolte contre les tyrans et les envahisseurs (révolte des Turbans Jaunes, du Lotus Blanc, des Boxers, etc.). Son esprit libertaire et anti-légiste anime de nombreuses sociétés secrètes, y compris celles des triades chinoises. Il est l’ultime idéologie des opprimés et des brigands d’honneur. Mais, sur le plan politique, le taoïsme peut aussi fonctionner comme auxiliaire du despotisme, qui s’accommode très bien d’une doctrine de la non-action qui laisse les mains libres aux tyrans. Dans l’alternance du Yin et du Yang, à la révolte succède la soumission, tout comme la passivité se transforme en action. De même, sur un plan individuel, les valeurs d’adaptation et de non-action peuvent se cristalliser dans le combat (et les arts martiaux) puis se diluer dans la non-action, comme négation de l’effort personnel. Le recours à la non-action peut porter à la sagesse mais il n’encourage ni l’initiative, ni l’esprit critique, ni l’autonomie. Le syncrétisme et le mélange des doctrines peuvent mener à la souplesse et à l’adaptation, ou à un amalgame inconsistant qui engendre l’obscurantisme et le conformisme.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner