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Théologie chrétienne (suite)

Civilisation latine 3

mercredi 23 juillet 2014, par Bernard NADOULEK

La controverse entre Saint Augustin et Pélage

Un exemple des contradictions théologiques du christianisme vient de la controverse entre Saint Augustin, partisan de la prédestination et de la grâce, et le moine Pélage, défenseur du libre arbitre qui conteste l’universalité du péché originel. Pour Augustin, depuis Adam, l’homme est déchiré par le péché originel et voué au mal sans le secours de l’Eglise. L’omniscience de Dieu, Qui connaît la destinée de chaque créature depuis les origines, implique que chaque homme soit prédestiné : certains à la grâce, d’autres à la damnation. Pour Pélage, défenseur du libre arbitre, l’idée qu’on ne puisse pas gagner son salut en toute liberté par l’effort spirituel, est inacceptable. Une destinée fixée par Dieu de toute éternité, constituerait une négation de Sa bonté et du Salut Universel. Augustin, grand dignitaire de l’Eglise, obtient que le pélagianisme soit condamné comme hérésie. Mais, comme la controverse se maintient, l’Eglise se garde sur ses deux flans. Elle conserve un augustinisme modéré, qui implique que seul le christianisme apporte la grâce et le salut aux élus de Dieu ; et maintient une dose de pélagianisme, de libre arbitre et de volonté spirituelle, ce qui permet de conserver l’idée du Salut Universel, essentielle pour développer une religion de masse.


Pacifisme, guerre juste et guerre totale

Autre exemple d’ambiguïté avec la guerre. Initialement, le pacifisme et la non-violence étaient les armes des premiers chrétiens et de leurs martyrs. Devenu religion d’Etat, le christianisme doit faire évoluer sa doctrine en fonction de ses nouvelles obligations : service militaire des chrétiens, répression des hérétiques et lutte contre les invasions barbares. Saint Augustin légitime la guerre juste sur deux plans : défensif et offensif. La guerre est juste lorsque les chrétiens doivent se défendre des impies qui les persécutent. Elle est tout aussi juste lorsque les chrétiens persécutent les impies pour leur bien pour leur apporter la vérité, les convertir et leur offrir le salut : "… les impies persécutent en rendant le mal pour le bien, tandis que nous n’avons en vue que leur salut éternel…". Saint Augustin utilise la parabole des invités, où Jésus invite ses convives à participer à une noce (union avec Dieu). Mais les invités sont réticents et les serviteurs sont envoyés pour "forcer" les passants à entrer dans la maison du Christ. "Forcez-les à entrer" sera le mot d’ordre de la guerre totale, qui s’accentue avec l’évangélisation des barbares, voués au baptême forcé ou au massacre, car : "…celui qui croira sera sauvé et celui qui ne croira pas sera condamné".

Guerre Sainte, Inquisition et guerres de religion

Pendant que l’Eglise continue à prêcher l’amour et la paix au peuple, les doctrines de guerre se multiplient à travers les Croisades, l’Inquisition et les guerres de religion contre les protestants. Du XIe au XIIIe siècle, huit croisades successives donnent lieu à une violence débridée, menée au nom du Christ. C’est la reprise du concept de guerre sainte de l’Ancien Testament : les musulmans et les juifs sont exterminés pour libérer la Terre Sainte et obtenir le salut. Cette violence se perpétue avec la Reconquista jusqu’au XVIe siècle. L’Inquisition commence dès les débuts du christianisme avec l’élimination des hérétiques et se poursuivra, de massacres en bûchers, jusqu’au XVIIIe siècle. La violence qui se tourne contre les hérésies est justifiée par la parabole des "sarments secs" qu’il faut brûler. Arnaud Amaury, légat du pape, résume sa doctrine devant Béziers : "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens..." : 30 000 personnes seront massacrées. Enfin ce seront les guerres de religion, avec les massacres de la Saint-Barthélemy et la répression sanglante de la Guerre des Paysans. Depuis la non-violence jusqu’à la guerre totale, et de la Guerre Sainte à l’Inquisition, chaque étape de violence est légitimée par une doctrine tirée des Evangiles !

De la subversion à l’impérialisme théocratique

Sur le plan politique, dans l’Empire Romain, au mieux, le christianisme originel est un apolitisme subversif. "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" : nul doute que la balance penche du côté de Dieu, l’Empire n’apparaissant aux chrétiens que comme une contingence. Au pire, le christianisme apparaît comme une doctrine révolutionnaire dont les enseignements égalitaires remettent en cause les hiérarchies instituées. C’est pourquoi les Romains jettent les chrétiens dans la fosse aux lions pendant les jeux du cirque. Dès la conversion de l’Empereur Constantin, tout change. Eusèbe de Césarée construit une théologie "impérialiste" qui reconnaît à l’empereur une autorité religieuse. L’empereur est sur la terre ce que Dieu est au ciel, c’est "l’Evêque du dehors". Eusèbe de Césarée institue Constantin comme bras séculier de l’Eglise et l’investit d’une mission civilisatrice : évangéliser les barbares. Avec cet impérialisme théocratique, l’Eglise se dote d’un bras armé et l’empereur jouit d’une légitimation religieuse de son pouvoir. Constantin favorise les chrétiens dans tous les domaines et lutte contre les hérésies, arienne et donatiste. Forte de sa nouvelle légitimité, l’Eglise supprime progressivement la liberté de tous les autres cultes.

Les Deux Cités et la séparation des pouvoirs

La doctrine de l’impérialisme théocratique comporte un risque. En 410, les Wisigoths mettent Rome à sac et les adversaires du christianisme dénoncent le Dieu usurpateur, qui n’a pas su protéger la ville. St Augustin prend conscience du danger d’une fusion impérialiste des pouvoirs spirituel et temporel : chaque échec temporel se transforme en crise religieuse et chaque problème religieux provoque une crise politique. Il conçoit alors une doctrine des "Deux Cités" où il théorise la séparation des pouvoirs. La Cité céleste et ses valeurs éternelles, s’oppose à la Cité terrestre, celle de l’histoire politique et de ses contingences. Selon cette doctrine, l’essence du pouvoir politique est légitimée par Dieu, mais les régimes politiques sont de la responsabilité des hommes à qui la providence envoie le pouvoir qu’ils méritent. Une société juste aura un gouvernement intègre, une société corrompue aura des dirigeants incapables. Ainsi, on ne peut attribuer à l’Eglise la responsabilité des échecs d’un gouvernement incompétent. Dans le domaine du politique, l’Eglise conservera toutes ces doctrines - subversive, impérialiste ou apolitique -, entre lesquelles elle oscillera selon les circonstances, tantôt au profit des faibles, tantôt des puissants.

La controverse de Valladolid

La colonisation de l’Amérique Latine, illustre les contradictions de l’Eglise, entre sa doctrine sociale et son aide aux grands propriétaires terriens. En 1550 et 1551, une controverse oppose le dominicain Las Casa et le théologien Sepulveda sur le sort des Amérindiens. Las Casas dénonce les injustices et les mauvais traitements auxquels les indiens sont soumis par les colons espagnols. Sepulveda justifie la conquête du point de vue du devoir moral de l’Eglise à diriger, par la force si nécessaire, les Indiens accusés de sacrifices humains et d’inceste. Il faut sauver les Indiens "pour leur bien" et appliquer l’ordre d’évangéliser donné par le Christ aux apôtres, puis par le Pape aux rois catholiques. Las Casas réplique que les Indiens ont leur propre conception de la civilisation, qu’il n’y trouve pas plus de cruauté que chez les chrétiens et que l’évangélisation par l’exemple ne doit pas se fonder sur le devoir des Espagnols, mais sur les droits des Indiens. Les intérêts économiques en jeu ne sont pas abordés directement. Le débat tourne en faveur de Las Casa et du droit des Indiens mais cela ne fera pas cesser les exactions. Pour suppléer au travail des Indiens, les colons espagnols utiliseront des millions d’esclaves africains, considérés comme moins dignes d’humanité !

La doctrine sociale de l’Eglise

Depuis les Apôtres et les Pères fondateurs de l’Eglise, celle-ci forge une doctrine sociale qui sera fondée en 1891 par Léon XIII, revue en 1931 par Pie XI, puis en 2004 par le cardinal Martino. Conçue et appliquée tardivement, cette doctrine du Bien Commun est postérieure à la colonisation, mais ses valeurs expliquent les contradictions que l’Eglise rencontre en Amérique latine. La doctrine sociale de l’Eglise se fonde sur les valeurs de dignité de la personne, de bien commun, de solidarité et de subsidiarité. Ces valeurs concernent la société humaine prise dans son ensemble et dans sa durée. Après le respect de la vie humaine et de l’égalité des personnes, la doctrine décrit les principes de bien commun et d’une économie inspirée par la justice et la solidarité. Pour cela, l’Eglise justifie la propriété privée qu’elle considère comme un prolongement des libertés civiles et de la responsabilité individuelle. La propriété doit être accessible à tous et les pauvres doivent bénéficier d’une option préférentielle. Malheureusement, la propriété privée est plus génératrice d’inégalités que de justice sociale. D’autre part, sur le plan local, l’Eglise sera le plus souvent amenée à défendre les grands propriétaires terriens que les déshérités, notamment en Amérique latine.

Théologie de la libération

En réaction à la misère des peuples d’Amérique latine, un courant de l’Eglise développe une théologie de la libération dans les années 1960-70. Dans le fil de la doctrine sociale, cette nouvelle théologie vise à rendre dignité et espoirs aux légions de défavorisés. Bien qu’en partie inspirée par le marxisme et le tiers-mondisme, ce courant suscite des appuis dans la hiérarchie ecclésiastique, et même celui de Jean Paul II en 1987. Ce mouvement se réclame des premiers missionnaires chrétiens qui luttèrent dès les débuts la colonisation contre la façon dont étaient traités Amérindiens, esclaves africains et autres déshérités. La théologie de la libération revient vers les idéaux de justice, d’amour et de charité du christianisme originel et se développe à partir d’églises ou de communautés chrétiennes qui s’impliquent dans le travail social. Aujourd’hui, ce mouvement a rejoint les altermondialistes dans leur combat contre la mondialisation néolibérale. Encore une fois, l’Eglise se trouve au cœur de ses contradictions. C’est à partir du même principe de la propriété privée que, localement, elle défend les pouvoirs institués et les privilèges des puissants, pendant que mondialement, elle en appelle au bien commun, à la justice sociale. Une contradiction qui est à la fois sa grandeur et sa limite.

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