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Tolstoï et la grande stratégie russe de contre offensive

lundi 25 juillet 2016, par Bernard NADOULEK


Deux visions de la grande stratégie russe

Après cette comparaison entre le modèle de stratégie directe en Occident et celui de la stratégie indirecte en Asie, le modèle de la stratégie russe de contre-offensive, qui se situe entre ces deux mondes, nous permet une comparaison entre deux interprétations de la campagne napoléonienne de Russie : celle de Clausewitz dans De la Guerre et celle de Tolstoï dans La Guerre et la Paix. Dans cette comparaison, Clausewitz, dont l’interprétation est fondée sur son principe de dissymétrie de l’attaque et de la défense, illustre parfaitement l’esprit du rationalisme occidental. En revanche, l’interprétation de Tolstoï nous entraîne au cœur de la civilisation slave, vers une vision du monde à la fois asiatique et orientale, marquée par le scepticisme et par un esprit de dérision qui semble annihiler toute prétention des hommes à contrôler l’avenir, à faire des plans et même de « faire l’histoire ».

La tradition de la stratégie russe est puissamment marquée par le modèle indirect de contre-offensive. Pendant toute son histoire, dans ses guerres contre des puissances de premier plan, la Russie ne l’a jamais emporté par l’offensive. Cela s’explique par deux raisons principales. La première tenait à l’arriération de son système militaire. Une grande offensive suppose une planification qui soit organisée et suivie par des centaines d’organisateurs et de gestionnaires. Or la Russie n’a jamais disposé de tels hommes. Même après son industrialisation, les gestionnaires, qui n’avaient pas à affronter l’épreuve d’un marché libre, n’ont jamais eu un très haut niveau d’efficacité. La deuxième raison tenait à la compétence des officiers subalternes qui, pendant l’offensive, doivent faire preuve d’un bon niveau d’initiative dans les décisions tactiques et l’adaptation au terrain. Malheureusement, une société politiquement soumise et une armée à la discipline rigide ne sont guère propices à préparer les hommes à l’initiative. En revanche, l’armée russe a toujours excellé dans la défensive, qui exige moins d’initiative et d’organisation et qui, surtout, bénéficie de l’étendue immense du pays et de son climat rigoureux pour « user » l’adversaire. Ce sont des stratégies de contre-offensive qui permettront de venir à bout des offensives de Napoléon, puis de celles d’Hitler.

La campagne de Russie selon Clausewitz

Reprenons la loi de la dissymétrie de l’attaque et de la défense décrite plus haut, pour l’appliquer à la campagne napoléonienne de Russie. Selon Clausewitz, face à l’offensive de la Grande Armée, qui bénéficie de la puissance du nombre et de l’avantage de l’initiative, l’armée russe recule en évitant toute bataille décisive. Elle pratique la tactique de la terre brûlée, en détruisant tout ce qui pourrait être utilisé par l’adversaire. Napoléon s’enfonce dans l’immense territoire russe, mais il est gêné par les difficultés d’approvisionnement, par la distance, par la marche interminable et les obstacles naturels qui émoussent la force de son armée. Après le coup d’arrêt sévère que lui porte l’armée russe à la bataille de Borodino, Napoléon arrive à Moscou qui est incendiée. Maître de la capitale russe, Napoléon n’est pas parvenu à remporter de victoire décisive avant le point culminant de l’attaque, il n’a pas réussi à détruire l’armée russe, ni à prendre le gouvernement du tsar à la gorge, rien ne matérialise sa conquête du terrain et, comble d’infortune, il propose une paix que nul n’accepte. La dissymétrie de l’attaque et de la défense donne donc maintenant l’avantage au défenseur. Malgré le danger prévisible, Napoléon décide la retraite. Koutouzov laisse les éléments commencer la contre-offensive : c’est le terrible hiver russe qui, en premier, frappe l’armée en retraite. Très rapidement, le froid transforme la retraite en une déroute désordonnée, ce qui affaiblit encore le moral des troupes et leur efficacité. Au contraire, Koutouzov bénéficie maintenant de l’esprit de revanche patriotique qui anime les troupes russes, il connaît mieux son territoire que l’adversaire et dispose en renfort de troupes cosaques et turco-mongoles qui peuvent se déplacer à cheval en petites unités sans avoir besoin de logistique. Selon Clausewitz, les troupes russes vont mener des actions continuelles de harcèlement pour accélérer la transformation de la retraite en déroute et gêner l’ennemi en le poussant sur les accidents de terrain. L’aboutissement de cette stratégie de harcèlement et de contre-offensive se matérialise avec le coup fatal porté pendant le franchissement de la Bérésina. La destruction de la Grande Armée est consommée. L’immensité, le terrible hiver, la ténacité des troupes russes, ont finalement assuré le succès de la contre-offensive. La loi de la dissymétrie de l’attaque et de la défense s’applique parfaitement à la campagne de Russie, et pour cause : Clausewitz a participé à cette campagne du côté russe et c’est à partir de cette expérience qu’il l’a théorisée.

Clausewitz considère cette contre-offensive comme le modèle de la « grande stratégie russe » qui permet d’utiliser les armes décisives de l’immense espace russe, des possibilités de retraite stratégique qu’il offre, et de son climat, une arme fatale. La démonstration du principe de dissymétrie de l’attaque et de la défense est parfaite du point de vue du rationalisme philosophique allemand à condition de comprendre que la doctrine de Clausewitz suppose des individus libres et cohérents, capables d’accepter rationnellement la nécessité de la guerre en fonction d’un objectif fondé, et une armée capable d’atteindre cet objectif de manière quasi-scientifique grâce à la stratégie, élevée au rang de science du combat. Cette conception de la guerre recoupe-t-elle celle des Slaves ?

La guerre et la paix

Avant d’entrer dans l’analyse de Tolstoï, écoutons-le faire un peu de comparatisme et parler du rationalisme allemand à propos de Pfuhl, un officier allemand de l’état-major russe. « Pfuhl était un de ces hommes sûrs d’eux, irrémédiablement, jusqu’au martyre, comme seuls peuvent l’être les Allemands, parce que seuls les Allemands fondent leur assurance sur une idée abstraite, sur la science, c’est-à-dire la prétendue connaissance de la vérité absolue. Le Français sera sûr de lui parce qu’il est convaincu de la séduction irrésistible, tant intellectuelle que physique, qu’il exerce sur tous, hommes et femmes. L’Anglais est sûr de lui parce qu’il est citoyen de l’État le plus organisé de tous et parce qu’il sait toujours, en tant qu’Anglais, ce qu’il doit faire et sait que tout ce qu’il fait en tant qu’Anglais est indubitablement bien fait. L’Italien est sûr de lui parce qu’il s’abandonne à son émotion et en oublie facilement et lui-même et les autres. L’assurance du Russe tient à ce qu’il ne sait rien et ne veut rien savoir, car il ne croit pas qu’on puisse savoir quoi que ce soit. L’assurance de l’Allemand est la pire de toutes, la plus inébranlable et la plus odieuse, parce qu’il s’imagine qu’il connaît la vérité, la science qu’il a inventée lui-même, mais qui est à ses yeux la vérité suprême. » Le ton est donné, notamment sur les généraux allemands du tsar contre lesquels Tolstoï vitupère pendant tout le roman. Il ajoute que Pfuhl, stratège d’état-major, « avait été en 1806, l’un des auteurs du plan de campagne qui aboutit à Iéna et à Auerstaedt, mais l’issue de cette campagne [une défaite] ne prouvait nullement à ses yeux la fausseté de ses théories. Bien au contraire, l’échec, selon lui, tenait à ce qu’on s’était écarté des théories. […] Féru de théorie, il haïssait toute mise en pratique et ne voulait pas en tenir compte. Il se réjouissait même des échecs, car ceux-ci étant dus à ce qu’on s’était écarté de la théorie, ils prouvaient d’après lui l’excellence de la théorie ». Manifestement, la « science allemande » et le rationalisme occidental n’ont pas les faveurs de Tolstoï.

Des causes cachées de la guerre

On aura noté que « l’assurance du Russe tient à ce qu’il ne sait rien et ne veut rien savoir, car il ne croit pas qu’on puisse savoir quoi que ce soit ». L’idée centrale de l’héritage orthodoxe tient en ces quelques lignes : vanité de toute tentative de compréhension rationnelle face à des événements qui nous dépassent. C’est également l’attitude de Tolstoï face à la naïveté des historiens qui pensent découvrir les causes de tel ou tel événement dans l’ambition de Napoléon, dans la fermeté d’Alexandre, dans les agissements de Metternich ou de Talleyrand. Tolstoï décrit les centaines de phénomènes qui convergent jusqu’à la Campagne de Russie et conclut : « En l’absence de l’une de ces causes, rien n’aurait pu arriver. Par conséquent, l’événement ne fut pas dû à telle ou telle cause, mais l’événement s’est produit uniquement parce qu’il devait se produire. Reniant leurs sentiments humains et leur raison humaine, ces millions d’hommes devaient se diriger d’est en ouest et tuer leurs semblables, exactement comme plusieurs siècles auparavant des millions d’hommes allaient d’est en ouest tuant leurs semblables. » Tolstoï fait ici allusion aux vagues d’invasions barbares que les peuples slaves ont subi pendant des siècles : Scythes, Celtes, Sarmates, Goths, Germains, Huns, Alains, Avars, Obres, Ouïgours, Khazars, Magyars, Petchenègues, Tatars et, enfin, les Mongols, qui détruisent Kiev au xiiie siècle. Flot ininterrompu d’invasions barbares contre lesquelles les peuples slaves ont du lutter pour affirmer leur existence. Une longue durée pendant laquelle les barbares se sont précipités d’Est en Ouest, pendant des siècles. Il en va de même pour la campagne de Russie : à partir du moment où la Grande Armée accumulait une masse d’hommes aussi formidable à l’Ouest du continent, elle ne pouvait libérer l’énergie qu’elle représentait qu’en allant aussi loin vers l’Est de l’Asie que les barbares avaient été loin vers l’Ouest de l’Europe. Cette marche vers l’Est ne dépendait pas des causes partielles qu’entrevoient les historiens, mais de la formidable énergie accumulée dans cette armée, qui ne pouvait se consumer sur l’espace limité des champs de bataille européens. Il lui fallait une issue à sa mesure et il n’y en avait qu’une : la Russie. C’est aussi le poids de cette masse d’hommes et sa tension qui impliquaient que la guerre fût totale, c’est-à-dire d’une violence à la mesure de cette armée gigantesque. Tout cela échappait de bien loin aux historiens militaires qui attribuaient à cette guerre des causes conjoncturelles, conformes à leur champ de conscience limité et à leurs doctrines partielles.

Les épisodes clefs de la campagne
Les trois épisodes clefs de la campagne — la retraite russe, la bataille de Borodino et la retraite française — sont interprétés de manière totalement différente selon qu’il s’agisse de Clausewitz ou Tolstoï.

Voyons la retraite russe du début de la campagne. Selon le schéma de Clausewitz, face à la Grande Armée, les Russes reculent en évitant toute bataille décisive et appliquent la tactique de la terre brûlée, en détruisant tout ce qui pourrait être utilisé par l’adversaire, pendant que le territoire, la marche et les difficultés, émoussent la force de Napoléon. Cette interprétation est également appuyée par des historiens, cités par Tolstoï, qui prétendent qu’il existait, dès le début de la campagne, un plan russe « à la Scythe », pour attirer Napoléon au coeur de la Russie. Tolstoï dément totalement cette idée en expliquant que, non seulement les Russes ne cherchaient nullement à attirer les Français à l’intérieur de la Russie mais, qu’au contraire, ils voulaient les arrêter à tout prix. L’Empereur Alexandre est à la tête de l’armée pour encourager les troupes à défendre le territoire national. Il fait des reproches à son état-major pour chaque pas en arrière et il ne peut pas concevoir qu’on puisse abandonner Smolensk sans se battre. De son côté, non seulement Napoléon n’a pas l’air de craindre l’allongement de ses lignes de communication mais, contrairement à son habitude, il ne cherche pas vraiment la bataille décisive. Tolstoï explique que dès, le début des opérations, l’armée russe est coupée en deux par l’offensive française et que l’objectif de l’état-major est d’obtenir à tout prix la jonction des deux corps d’armée pour livrer bataille et arrêter l’ennemi. En réalité l’état-major russe veut arrêter la Grande Armée et défendre le territoire national. Or, Tolstoï explique que cette jonction ne se fera pas parce que la première armée est commandée par Barclay de Tolly, un Ecossais très impopulaire chez les militaires russes, et que Bagration, le commandant russe de la deuxième armée, qui hait Barclay de Tolly, ne veut pas lui être subordonné après la jonction des troupes.

Même opposition à propose de la bataille de Borodino qui, selon Clausewitz, est un coup d’arrêt infligé délibérément par les Russes à Napoléon pour continuer à émousser le tranchant de son armée. Tolstoï dément encore : il explique que Koutouzov, à qui on vient de donner le commandement, ne veut pas se battre et qu’il y est contraint par l’état-major qui veut absolument que Moscou soit défendue. Contrairement à ceux qui prétendent que les Russes auraient trouvé à Borodino la meilleure position pour livrer bataille, Tolstoï écrit qu’au cours de la retraite, les Russes négligèrent beaucoup de positions plus favorables. De plus, il décrit la bataille en montrant qu’aucune des dispositions de l’ordre de bataille de Napoléon ne pouvait être exécutée à cause d’erreurs de topographie, de hasards et, surtout, parce que l’Empereur était trop loin du champ d’opérations, noyé dans la fumée de la cannonade, pour comprendre ce qui se passait réellement. Et de conclure : « Les dispositifs et les ordres les mieux combinés, les plus profondément médités, semblent très mauvais et n’importe quel savant tacticien les critique d’un air entendu quand ils n’ont pas donné la victoire ; et les pires dispositifs, les mesures les plus contestables, paraissent excellents, et des gens sérieux consacrent des volumes à prouver leurs mérites, quand le gain de la bataille s’en est suivi. » Nous reviendrons à cette bataille de Borodino à propos de la conception de la stratégie selon Koutouzov.

Pendant la retraite française, Tolstoï réfute encore la thèse de ceux qui prétendent que l’armée russe cherche à couper la route à l’armée en fuite, pour l’anéantir. Selon le schéma de Clausewitz, pour sa contre-offensive, l’armée russe dispose en renfort de troupes cosaques et turco-mongoles qui vont mener des actions de harcèlement pour transformer la retraite en déroute et pousser l’ennemi sur les accidents du terrain, jusqu’à ce qu’une opportunité permette de porter le coup fatal ; ce sera le franchissement de la Bérézina. Tolstoï évoque également les historiens russes qui, rationalisant l’histoire de cette guerre à l’exemple des Occidentaux, affirmaient que le but des Russes était de couper la retraite aux Français pour anéantir leur armée. Selon Tolstoï, « ce but n’avait aucun sens, premièrement, parce que l’armée désorganisée de Napoléon s’enfuyait de Russie le plus vite possible, c’est-à-dire qu’elle faisait précisément ce que pouvait souhaiter tout Russe. […] Deuxièmement, il aurait été absurde de se mettre en travers de la route de gens qui utilisaient toute leur énergie à fuir. Troisièmement, il aurait été absurde de sacrifier des troupes pour anéantir l’armée française qui s’anéantissait d’elle-même ». Il conclut en ajoutant qu’il aurait été absurde que l’armée russe essaie de s’emparer des Français « alors que nos propres soldats ne recevaient pas toujours des rations complètes et que les Français qui avaient déjà été pris mouraient de faim ».

Koutouzov, ou l’art du général en chef

C’est sur le rôle de Koutouzov que les points de vue sont les plus opposés et que le débat devient crucial. Voici le jugement de Clausewitz sur le rôle de Koutouzov à Borodino : « À notre avis, Koutouzov a été dans ce rôle tout autre chose que brillant et s’y est montré très inférieur au niveau qu’on devait espérer de lui d’après ce qu’il avait fait autrefois. […] Son rôle, pendant les diverses phases de cette action, avait été celui d’un zéro. Il ne paraissait avoir ni ressort interne ni vision claire des événements qui survenaient, il ne montra ni une action vigoureuse, ni une action personnelle. Il laissait agir ceux qui avaient l’affaire en main et ne paraissait pas être, au point de vue des actes de la bataille, beaucoup plus qu’une abstraction d’autorité. » Cependant, Clausewitz reconnaît qu’il « a trop peu approché la personne de Koutouzov pour parler de son action personnelle avec une certitude complète. Il ne l’a vu qu’un instant pendant la bataille de Borodino et ne peut donc savoir que ce qui était d’opinion courante dans l’armée, immédiatement après cette bataille ». Clausewitz ne parlait pas le russe et considérait qu’en Russie, faute de connaître la langue, il n’avait pu se distinguer. Ainsi, quand il dit qu’il « ne peut donc savoir que ce qui était d’opinion courante dans l’armée », il parle surtout de l’opinion des officiers allemands avec qui il travaillait et qui avaient tous un avis défavorable et méprisant sur Koutouzov.

En effet, l’attitude de Koutouzov a de quoi surprendre. Pendant les conseils de guerre, selon Tolstoï lui-même, Koutouzov écoutait « pour l’unique raison qu’il avait des oreilles qui ne pouvaient pas ne pas entendre, bien que l’une d’elles fut obstruée par un tampon d’étoupe. Cependant, il était clair que non seulement rien de ce que pouvait lui dire le général de service n’était susceptible de l’étonner ou de l’intéresser, mais qu’il savait d’avance tout ce qu’on allait lui dire et qu’il écoutait parce qu’il y était obligé… Tout ce que disait Dénissov était raisonnable et intelligent ; tout ce que disait le général de service l’était encore davantage. Mais Koutouzov méprisait manifestement et les connaissances et l’intelligence, et savait quelque chose d’autre qui trancherait la question, quelque chose qui ne dépendait ni des connaissances, ni de l’intelligence ». Quelle chose ?

Commentant sa campagne de Turquie, Koutouzov compare la stratégie de son prédécesseur (tué pendant qu’il prenait des forteresses d’assaut) et la stratégie d’encerclement, lente et prudente, qui lui permit d’emporter la guerre. « Oui, on m’a fait pas mal de reproches et pour cette campagne et pour la paix… Et pourtant, tout est venu à son heure. […] Des conseilleurs il y en avait là-bas autant qu’ici… Si on les avait écoutés, tous ces gens, nous n’aurions ni conclu la paix ni terminé la guerre en Turquie. Toujours faire vite, vite, mais à trop se presser, les choses n’avancent pas. Si Kamensky n’était pas mort, il était perdu. Il montait à l’assaut des forteresses avec trente mille hommes. Prendre une forteresse n’est pas difficile ; le difficile c’est de gagner la campagne. Et pour cela, ce qu’il faut ce n’est pas prendre d’assaut, attaquer, c’est LA PATIENCE ET LE TEMPS… rien qu’avec ces deux-là, j’ai pris plus de forteresses que Kamensky et j’ai fait manger aux Turcs de la viande de cheval. […] Et les Français mangeront eux aussi de la viande de cheval. » Et effectivement, les Français mangeront leurs chevaux pendant la retraite de Russie. Koutouzov revient alors sur les conseilleurs qui veulent ceci ou cela et finit ainsi : « Je vais te dire ce qu’il faut faire et ce que je fais… : dans le doute… abstiens-toi. »

Paradoxalement, Tolstoï confirme les dires de Clausewitz quand celui-ci affirme à propos de Koutouzov : « Il ne montra ni une action vigoureuse, ni une action personnelle. Il laissait agir ceux qui avaient l’affaire en main », mais il n’en déduit pas du tout les mêmes conclusions : « Il ne fera rien qui vienne de sa propre initiative. Il n’inventera ni n’entreprendra rien […] mais il écoutera tout, se souviendra de tout, mettra tout à sa place, laissera faire ce qui est utile et empêchera ce qui est nuisible. Il comprend qu’il y a quelque chose de plus puissant et de plus important que sa volonté, le cours inéluctable des évènements ; il sait les voir et saisir leur sens et, l’ayant compris, renoncer à y intervenir, renoncer à les orienter dans une autre direction. » Tolstoï confirme que pendant la bataille, Koutouzov se contente d’écouter, de laisser faire ce qui est utile et d’empêcher ce qui est nuisible, il « ne donnait aucun ordre, il acceptait ou n’acceptait pas ce qu’on lui proposait. “Oui, oui, faites ça”, approuvait-il. […] Ou bien : “Non, il ne faut pas, attendons encore plutôt”. Il écoutait les renseignements qu’on lui communiquait et disait ce qu’il y avait à faire quand ses subordonnés le lui demandaient ; mais en écoutant il s’intéressait, semblait-il, non pas tant au sens des paroles qu’on lui disait qu’à quelque chose d’autre qui perçait dans l’expression du visage, dans le ton de celui qui faisait son rapport. Une longue expérience lui avait appris […] qu’il n’était pas au pouvoir d’un seul de diriger des centaines de milliers d’hommes qui luttaient contre la mort, et il savait que ce qui décide de l’issue des batailles, ce ne sont pas les dispositions que prend le général en chef, ce n’est pas la position qu’occupent les troupes, le nombre des canons et des morts, mais cette force insaisissable qu’on nomme le moral de l’armée ; et il surveillait cette force et agissait sur elle pour autant qu’il était dans son pouvoir » . Ce qui apparaît à Clausewitz comme le comble de l’inefficacité, est le fin du fin de la pensée stratégique selon Koutouzov.

Un exemple, pendant la bataille de Borodino, vers la fin de la journée, un aide de camp allemand vient annoncer que tous les points des positions russes sont aux mains de l’ennemi et qu’on ne peut pas le repousser parce que les troupes fuient, en bref, que la bataille est perdue. Koutouzov le reprend violemment en lui disant qu’il n’a absolument rien compris à ce qui se passe, que l’ennemi est repoussé et qu’il a la ferme intention de contre-attaquer dès le lendemain. En réalité, l’armée russe a réussi à résister au choc titanesque avec la Grande Armée et à ébranler sa certitude de supériorité, mais cela n’a été possible qu’au prix de pertes énormes. En écrivant un ordre du jour de contre-attaque : « En vertu de ce lien impondérable, mystérieux, qui maintenait dans toute l’armée le même état d’esprit, ce qu’on appelle son moral, qui est le principal nerf de la guerre, les paroles de Koutouzov, son ordre du jour pour le lendemain, se répandirent immédiatement parmi les troupes. […] Il n’y avait rien de commun entre la rumeur qui courait d’un bout de l’armée à l’autre et ce qu’avait dit Koutouzov. Mais le sens de ce qu’il avait dit se répandit partout, parce que ce qu’il avait dit n’était pas le produit de raisonnements subtils, mais émanait du sentiment qui habitait l’âme du commandant en chef comme celle de chaque Russe. En apprenant que nous allions attaquer l’ennemi le lendemain, confirmés dans ce qu’ils voulaient croire par les chefs de l’armée, les hommes épuisés, hésitants, reprenaient confiance et courage. » Cette contre-attaque n’eut pas lieu, pendant la nuit Koutouzov fit reculer son armée, il n’y eut ni vainqueur ni vaincu. Mais cet ordre factice de contre-attaque permit de stimuler le moral de l’armée russe, de la sauver à un moment où elle s’effondrait sous le feu et permit aussi, pour la première fois, de faire douter Napoléon.

Plus globalement, Tolstoï remet en cause la vision naïve des Occidentaux qui pensent que le Général en Chef, ou encore aujourd’hui le chef d’entreprise, prennent des décisions rationnelles. « Les gens qui croient que les chefs d’armée dressent les plans des guerres et des batailles comme chacun de nous pourrait le faire dans son cabinet devant une carte, en examinant les dispositions qu’il eût fallu prendre… ignorent les conditions dans lesquelles s’exerce inévitablement l’activité d’un général en chef… il ne se trouve pas au commencement mais toujours au milieu d’une série mouvante d’événements, et de telle sorte que jamais, à aucun moment, il n’est en état de saisir toute la signification de ce qui se passe. La signification se dessine progressivement, insensiblement, de façon continue, se précisant de minute en minute ; et à chaque moment de cette progression, le général en chef se trouve au centre d’un jeu complexe d’intrigues, de préoccupations, d’influences, d’autorités diverses, de projets, de conseils, de menaces, de mensonges, et est constamment obligé de répondre aux innombrables questions qu’on lui pose, souvent contradictoires. » L’issue d’une bataille ne dépend donc pas de seulement du résultat des actions engagées, qui évoluent sans cesse, mais d’une signification qui se façonne progressivement, d’une alchimie qui dépasse l’état du rapport de forces et « le jeu complexe des intrigues » pour culminer dans le moral insufflé aux troupes. Quant à comprendre ou à déduire les significations de l’écheveau complexe des actes et des influences, la vanité de la raison soumise au torrent tumultueux de la bataille ne saurait y suffire et la volonté doit se sublimer, pour qu’à défaut de comprendre et de diriger, elle puisse influer sur la force morale et agir sur le cours des choses.

La contre-offensive de Staline

La présence de cet héritage dans la stratégie de Staline traduit également ce mouvement de balancier de l’identité slave, entre l’Europe et l’Asie. Face à la montée de la puissance allemande, Staline applique les principes asiatiques de retournement des coalitions : au pacte d’assistance franco-soviétique de 1935, succède le pacte de non-agression germano-soviétique de 1939. Mais il est pris à son propre piège et surpris par l’attaque allemande. Au début de l’affrontement, Staline et les stratèges de l’Armée Rouge négligent la doctrine de la contre-offensive : Clausewitz est bien connu des militaires russes mais, pour les communistes, c’est un « penseur bourgeois ». L’Armée Rouge, affaiblie par les purges staliniennes, tente donc de se battre à l’occidentale sur ses frontières. Résultats : un million de morts, un million de prisonniers et des dégâts considérables. Il faudra beaucoup de temps et de destructions pour que les Soviétiques redécouvrent l’esprit de Borodino à Stalingrad et appliquent la stratégie de contre-offensive qui leur permettra de l’emporter.

Une vision orthodoxe de la guerre

Les interprétations de Clausewitz et de Tolstoï sont-elles inconciliables ? Pas autant qu’on pourrait le croire. La vision occidentale et rationnelle de la dissymétrie de l’attaque et de la défense se complète d’une autre vision qui reflète à la fois une position chrétienne orthodoxe et un élément « asiatique ». L’analyse de Clausewitz a, d’une part, le mérite de nous donner un schéma général brillant des rapports entre l’attaque et la défense et, d’autre part, de montrer les conditions spécifiques de la stratégie russe de contre-offensive. Sur cette même Campagne de Russie, Tolstoï relativise cette analyse sur trois points. Premièrement, il rectifie un certain nombre d’épisodes de cette guerre en montrant comment les rationalisations ont tendance, après coup, à rectifier l’histoire pour la faire coïncider avec une théorie. Critique juste mais banale. Deuxièmement, sa position issue de son héritage orthodoxe, consiste à montrer la vanité de toute compréhension simpliste des événements et à attribuer à l’histoire le même caractère transcendant que celui que l’orthodoxie attribue à Dieu. La composante asiatique, en conformité avec cette transcendance impossible à maîtriser, c’est l’attitude de Koutouzov, la non-action, qui combine la patience chinoise et le fatalisme russe. En résumé, la position de Tolstoï illustre le scepticisme slave qui remet durement en question le rationalisme occidental et sa prétention à déterminer les effets à partir des causes : « Si un bon joueur d’échecs perd une partie, il est sincèrement persuadé que cela tient à ce qu’il a commis une faute et il cherche cette faute en remontant au début, mais il oublie qu’il en a commis d’autres à chaque pas, tout au long de la partie, qu’aucun de ses coups n’était parfait ; la faute qui attire son attention, il ne la remarque que parce que son adversaire en a profité. Et combien plus complexe est le jeu de la guerre qui se déroule dans certaines conditions de temps, où il ne s’agit pas de pièces inertes dirigées par une volonté unique, mais où tout résulte d’innombrables heurts de volontés individuelles. »

Paradoxes stratégiques
Une fois les différences culturelles soulignées, nous conclurons avec la principale caractéristique transculturelle de la pensée stratégique : son caractère paradoxal. L’essence même de la stratégie est paradoxale . On peut illustrer ce caractère paradoxal à travers les notions d’évidence et de retournement de l’évidence. Une bonne stratégie, ou une bonne tactique, relève de l’évidence et non d’un raisonnement subtil ou tortueux. Les grandes idées sont toujours évidentes car la stratégie doit traduire les idées en actes et, compte tenu de tous les facteurs aléatoires du passage à l’acte, seules les idées évidentes peuvent être appliquées de manière efficace. Le génie procède souvent de l’articulation cohérente d’idées simples et évidentes. Mais l’évidence est souvent difficile à discerner en situation de crise, d’une part parce que l’esprit, assailli par le stress, a du mal à distinguer les choses avec clarté mais, surtout, parce que l’évidence de la tactique ou de la stratégie est souvent à l’inverse de l’évidence du sens commun. Pourquoi ? Parce que la première caractéristique d’une situation de conflit est d’inverser les principes des situations et des comportements coopératifs quotidiens.
Les situations de conflit provoquent un bouleversement des règles du jeu social, des rapports entre les hommes et de leurs comportements coopératifs quotidiens. Dans la vie de tous les jours, nous agissons à partir d’une logique linéaire de causalité morale et coopérative pour donner un maximum d’efficacité et de prévisibilité aux rapports sociaux. Imaginons les difficultés du moindre acte quotidien dans une société où tout le monde serait malhonnête ou susceptible de mentir. Une telle société serait invivable, les conflits s’y généraliseraient et les moindres actes de la vie quotidienne auraient des conséquences imprévisibles. Indépendamment de nos valeurs, si nous adoptons une attitude morale dans notre vie quotidienne, même dans des situations où nous ne risquons pas de représailles, c’est que les comportements coopératifs rendent le quotidien prévisible. Une situation de conflit inverse ce postulat coopératif : les protagonistes ne veulent plus coopérer, chacun veut contraindre l’adversaire à sa volonté et est prêt pour cela à agir à l’inverse des règles morales. Cette inversion des règles quotidiennes que provoque la situation de conflit implique une inversion du raisonnement stratégique. Le stratège doit donc penser et agir à contre-courant de ce que dictent l’évidence et le sens commun.
La logique du quotidien est coopérative, linéaire et morale ; la logique d’une crise est conflictuelle, paradoxale et amorale. Prenons deux exemples très simples. Si vous menacez un adversaire pour le dissuader, sans avoir l’intention de l’attaquer, votre attitude devra traduire la détermination, l’agressivité ou la colère, pour renforcer la dissuasion. En revanche, si vous avez l’intention d’attaquer, votre attitude avant l’action devra, au contraire, être celle de l’indécision ou de la crainte, pour que votre adversaire soit surpris par l’attaque. Retournement paradoxal de l’évidence : il faut être ferme et même agressif quand on ne veut pas attaquer, et sembler indécis ou craintif lorsqu’on se prépare à frapper. Deuxième exemple, si, armé, vous faites face à un agresseur désarmé sans avoir l’intention de le blesser, il faut sortir votre arme dès le début de l’agression pour le dissuader d’emblée. Si vous avez l’intention de vous servir de votre arme, il faut au contraire, pour créer la surprise, la dissimuler jusqu’à ce que l’adversaire soit le plus près possible. Retournement paradoxal de l’évidence : si on veut utiliser une arme, il ne faut pas la sortir d’emblée, mais si on ne veut pas s’en servir, il faut la sortir tout de suite. Pour prendre conscience de l’évidence en tactique ou en stratégie, il faut donc retourner les évidences du sens commun : si tu veux la paix, prépare la guerre, la meilleure défense c’est l’attaque, etc. La stratégie est une pensée de la rupture, une mise en acte de l’inattendu.
Le mécanisme de retournement paradoxal de l’évidence est non seulement l’essence mais aussi la condition de toute stratégie car, s’il fallait toujours accepter l’évidence, dans un combat, le plus fort des protagonistes l’emporterait toujours sur le plus faible. La plupart des combats n’auraient jamais lieu, sauf en situation de parité des forces, car quel protagoniste en position de faiblesse, même relative, accepterait de livrer un combat si sa défaite était programmée d’avance ? Or, la fonction même de la stratégie est de permettre, même au plus faible, de l’emporter par l’intelligence sur la force. La stratégie est donc en elle-même un paradoxe : née de la violence, elle la nie dans son achèvement : la grande stratégie consiste à gagner la paix.
La stratégie c’est produire, par les actes, des résultats opposés à la logique des faits, c’est pourquoi elle relève du monde d’un monde de paradoxes, qui se déploient à l’infini. Quelques exemples ? La stratégie est un fait de culture, de racines, d’identité, de continuité, mais elle est aussi maîtresse du changement, du bouleversement des prévisions, du renversement des évidences. La stratégie efficace est la plus libre, c’est celle qui correspond le mieux aux potentialités de l’acteur, mais elle est aussi la moins libre, car c’est celle qui est la mieux déterminée par les circonstances. La stratégie efficace est la plus intuitive, c’est celle qui permet d’agir le plus spontanément possible, mais elle est aussi la moins intuitive, c’est celle qui donne le sentiment d’avoir agi le plus rationnellement possible. La stratégie transforme le hasard en prévision, le risque en calcul et la violence en réflexion. La stratégie nous permet de construire des règles mais ses applications les plus efficaces consistent le plus souvent à contourner les règles. L’objectivité des analyses est la condition d’efficacité du plan, mais la subjectivité du stratège est la seule source de surprise. Une bonne stratégie dépend de son objectif mais tout objectif, limité par définition, limite la stratégie elle-même. Une bonne stratégie poursuit fermement son but, mais une bonne stratégie se transforme et transforme son but. Le but d’une stratégie vise toujours à renverser l’ordre des choses, à provoquer le changement ; mais le changement n’intervient pas toujours là où on l’attend, il est par définition imprévisible, il fait évoluer les situations et, corollairement, les stratégies.

En résumé, un système stratégique est une combinatoire d’éléments qui évoluent comme un métalangage dont la syntaxe et le style permettent de varier indéfiniment les formes de l’action et du discours pour s’adapter aux changements permanents de la réalité. Cette nécessité permanente d’anticiper le changement, cette faculté de penser contre soi-même pour comprendre l’adversaire et le vaincre, cette capacité à retourner les évidences du sens commun, sont les fondements de toutes stratégies. Ce sont également les caractéristiques communes aux doctrines stratégiques de toutes les civilisations.

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