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Tous des spéculateurs ?

mardi 1er juillet 2008, par Bernard NADOULEK

Avec la hausse des prix des matières premières, du pétrole et des céréales, nous assistons à une flambée médiatique de dénonciations des « fonds spéculatifs » (hedge funds) qui poussent les marchés à la hausse, accentuant ainsi les risques de crise systémique mondiale. Ces dénonciations de la spéculation seraient légitimes si, d’une part, elles ne cédaient pas à la tentation de choisir des boucs émissaires (fonds spéculatifs, fonds de pension, etc.) et, d’autre part, si ces boucs émissaires ne dissimulaient pas les effets pervers d’une dynamique financière globale. En effet, les marchés, les institutions financières, les places boursières, les fonds spéculatifs, les fonds souverains, les fonds de pension, les banques, les compagnies d’assurance, sans oublier les raiders, amateurs d’OPA sanglantes, les traders, spéculateurs aux petits pieds et autres brokers du tout-venant : tous ces acteurs concourent à créer un univers où tous les membres de toutes les classes moyennes et supérieures de tous les pays, sont tous devenus des spéculateurs par délégation. Il ne s’agit pas ici de condamner le système financier ou encore de nous culpabiliser, mais de prendre conscience des effets pervers de la spéculation et de contribuer à la réflexion sur une crise qui s’amplifie.


Commençons par la valse des boucs émissaires. Dans les années 1980, les dénonciations se succédèrent : golden boys de Wall Street aux salaires extravagants ; traders spéculant à la minute ou à la journée ; raiders en mal d’OPA, comme Georges Soros, Carl Icahn ou Micael Milken, qui découpaient les entreprises pour les revendre par appartements au mépris de toute logique industrielle. Dans les années 1990, les fonds de pension anglo-saxons prennent le relais pour cause de déstabilisation des places boursières (Mexique, Thaïlande, etc.) à coup de milliards de dollars, grâce aux cotisations de retraites de leurs affiliés. Enfin, dans les années 2000, les dénonciations désignent tantôt les fonds souverains des Etats et tantôt les fonds spéculatifs privés. Il est vrai que ces deux derniers types de fonds partagent deux caractéristiques inquiétantes : d’une part, d’agir à coup de milliers de milliards de dollars (1 760 milliards de dollars pour les fonds spéculatifs et entre 2 200 et 2 500 milliards de dollars pour les fonds souverains) ; d’autre part, d’opérer dans la plus grande opacité, surtout pour les fonds souverains représentant des Etats qui ne rendent de comptes à aucun actionnaire. Le paradoxe est que la puissance des Etats, qui semblait remise en cause par la mondialisation, revient en force avec une efficacité financière supérieure à celle des entreprises multinationales ou à celle des marchés. Bien que les chiffres évoqués puissent donner le vertige, ces nouveaux boucs émissaires nous masquent une réalité spéculative beaucoup plus vaste car c’est l’ensemble du système financier mondial qui est en cause.

Il faut être clair : les marchés financiers, les places boursières, les différents types de fonds d’investissement (y compris les fonds de dotation des universités américaines), les banques, les compagnies d’assurance, tous spéculent ou « investissent », c’est leur métier. Tous tiennent d’ailleurs des discours parfaitement légitimes sur la valorisation des fonds placés par leurs clients, c’est-à-dire nous, les classes moyennes et supérieures mondiales. Aux Etats-Unis, les fonds de pension, par exemple, clament à qui veut l’entendre que la différence entre les taux d’intérêt à 2% et l’inflation à 5,2% les « contraint » à spéculer sur les matières premières pour préserver les retraites de leurs cotisants. C’est sur la base de ce type de raisonnement que les banques ont plongé dans la crise des subprimes. En France, par exemple : 2,5 milliards d’euros de pertes, en plus des 5 perdus avec l’affaire Kerviel, pour la Société Générale, 1,5 Mds € de perte pour BNP Paribas, 5,5 Mds € pour le Crédit Agricole, etc. Résultat, selon l’agence Bloomberg, 83 256 licenciements dans les 28 plus grandes banques du monde et la valse n’est pas finie. Le problème des bulles spéculatives est simple : un jour ou l’autre, elles se dégonflent et il est curieux que ce soit les professionnels qui l’oublient les premiers.

C’est un fait, dès que nous détenons un compte épargne, des produits financiers ou des assurances vie, nous sommes des spéculateurs par procuration. Ceci veut dire qu’il y a dans le monde plus de deux milliards de spéculateurs, plus ou moins conscients, plus ou moins complices (classes supérieures et moyennes). C’est la base quantitative du système financier mondial et ce sont nos revenus qui l’alimentent. Ce sont nos revenus et notre épargne qui servent aujourd’hui de bases de manœuvre aux mouvement spéculatifs qui poussent le prix de l’énergie, des céréales, et autres produits alimentaires de première nécessité, à la hausse… diminuant ainsi notre pouvoir d’achat. C’est un cercle vicieux dont pâtissent tout particulièrement deux milliards d’être humains, dont les plus pauvres meurent de faim.

Mais ce n’est pas tout, car il ne s’agit pas seulement de complicité obligée et plus ou moins consciente de spéculateurs par procuration. Allons plus loin avec une histoire encore récente qui commence aux Etats-Unis dans les années 1970. C’est à cette époque que se mettent en place trois phénomènes qui vont simultanément faire basculer le cours de l’histoire et faire progressivement entrer les classes supérieures puis moyennes, américaines puis mondiales, de plain pied dans la mondialisation. Le premier phénomène, la mondialisation des médias, a commencé plus tôt et se massifie avec la télévision. L’Occident vit au spectacle du monde et, à la fin des années 60, l’impact des images de la guerre du Vietnam jouera un rôle clef dans le mouvement de protestation étudiant de 1968. C’est la naissance du « Village Global » de Mac Luhan. Le deuxième phénomène est celui de la « bancarisation des ménages », qui commence aux Etats-Unis dans les années 70 : les ménages de la classe moyenne commencent à recevoir deux salaires mensuels virés sur des comptes bancaires pendant une période de « crise rampante », encadrée par les deux premiers chocs pétroliers de 1973 et 1979. Période pendant laquelle les revenus des ménages sont érodés par l’inflation. Pour protéger leur revenu, les ménages bancarisés prennent l’habitude d’en investir une partie en bourse, ce qui provoque l’éclosion du premier grand capitalisme populaire aux Etats-Unis. Les Européens et les classes supérieures et moyennes de tous les pays suivront le même mouvement à partir du début des années 80. Le troisième phénomène est celui de la montée en puissance de l’informatique qui, dans les années 70, permettra la connexion permanente de toutes les places financières de la planète. Cette connexion des marchés financiers et l’apparition de réseaux mondiaux d’informations financières (Bloomberg TV, par exemple) rendent le mouvement de mondialisation irréversible et accentuent l’interdépendance de tous les pays de la planète. Tous les éléments d’un nouveau scénario sont en place.

Depuis les années 80, nous entendons souvent affirmer dans les médias ou dans des ouvrages tels que « L’économie mondialisée » de Robert Reich, que les entreprises multinationales sont les principales actrices de la mondialisation. Ce n’est pas tout à fait exact, les seules entreprises réellement mondialisées sont celles des médias et de la finance qui, seules, jouent sur des flux dématérialisés circulant sur toute la planète en temps réel. C’est au croisement de ces deux secteurs, l’information instantanée et la capacité d’action financière à l’échelle mondiale, que va naître une nouvelle classe d’investisseurs individuels et semi professionnels qui compte aujourd’hui plusieurs centaines de millions de membres de par le monde. Après avoir commencé à investir régulièrement en bourse depuis les années 70 et 80 en passant par des intermédiaires professionnels, cette classe s’est progressivement autonomisée avec Internet et dispose aujourd’hui de moyens d’action de niveau professionnel.

Ils sont cadres, cadres supérieurs, commerçants, professions libérales, chefs d’entreprise ou même jeunes retraités. Ils sont américains, européens, indiens, chinois, japonais, russes, latino américains, arabes ou africains. Ils ont entre 25 et 75 ans, ils jouent en bourse depuis 5 ans au moins, à partir de leur PC ou de leur téléphone portable. Ils lisent la presse économique et financière. Ils sont connectés à 2 ou 3 sites de bourse (parmi des milliers de sites de par le monde) qui leur permettent d’investir rapidement et en direct. Ils reçoivent entre 3 et 5 lettres d’informations spécialisées. Ils maîtrisent le langage boursier en général et ont des connaissances approfondies dans un ou plusieurs domaines d’investissement. Ils maîtrisent au moins une douzaine de logiciels de bureautique et de communication, dont 1 à 3 de simulation boursière. Ils ont investi entre 10 000 et 150 000 € pour les classes moyennes et beaucoup plus pour les classes supérieures. Ils ont un revenu financier qui, pertes comprises, varie entre 20 000 et 120 000 € par an pour les classes moyennes et beaucoup plus pour les classes supérieures. Leur activité leur prend entre 3 et 5 heures par jour. Ce sont les nouveaux spéculateurs, ils sont plusieurs dizaines de millions dans le monde.

Quel est le problème avec ces nouveaux compétiteurs boursiers ? Tant qu’ils misaient classiquement sur des entreprises, ils ne faisaient que prolonger les tendances sans grand dommage mais, depuis quatre ou cinq ans, la donne a changé. Au spectacle des profits possibles, avec des pourcentages de profit à deux voire à trois chiffres, ils se sont précipités sur le marché des matières premières, de l’énergie et, récemment, des céréales et autres produits agricoles. Selon la loi, ils n’ont pas le droit de jouer sur ces marchés, mais ils contournent les règlements et passent par diverses officines spécialisées qui les relaient vers des banques d’affaires. Compte tenu de leur nombre, ils déplacent des milliards de dollars (56 milliards sur les deux premiers mois de l’année) et jouent, tous, les prix à la hausse … Individuellement, nous pouvons parier qu’ils tiennent des discours raisonnables et en partie légitimes sur la protection de leur patrimoine. Individuellement, ils pensent tous qu’ils n’ont aucun pouvoir sur la crise, qu’ils sont de simples gouttes d’eau dans la mer, qu’ils ne font que protéger leurs revenus, ce qui est en partie vrai. Collectivement, ils prolongent les tendances les plus néfastes du cercle vicieux dont nous parlions plus haut.

Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur ces nouveaux venus. Ils ont raison de penser qu’ils ne représentent qu’un simple prolongement du système financier mondial. Mais les conséquences des actes de cette minorité pléthorique, ancrent définitivement une évidence : nous somme tous des spéculateurs, même si la majorité d’entre nous ne le sommes que par délégation à notre banque ou à notre compagnie d’assurance.

De manière plus générale, y a-t-il une issue à ce cercle vicieux de la spéculation ? D’un point de vue libéral : non, le marché est un tout et il ne peut se réguler de lui-même. Nous venons d’en avoir la démonstration avec les émeutes de la faim. Il faudra se tourner vers des solutions réglementaires pour faire cesser la surenchère. Même le Sénat des Etats-Unis a ouvert le débat avec une commission d’enquête sur la responsabilité des investisseurs institutionnels dans les mouvements spéculatifs.

La question que nous devons nous poser est : comment détourner les flux spéculatifs du marché des matières premières pour les réorienter vers les investissements de l’avenir ? Vers les entreprises qui travaillent sur l’eau potable, l’électricité, les déchets, la filière bois, les nouvelles technologies, etc. ? Dit autrement, comment promouvoir la dimension citoyenne de notre épargne, de nos investissements ? De préférence, sans attendre la catastrophe qui nous contraindra à agir le dos au mur.

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