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Une nouvelle dynamique civilisatrice

samedi 6 novembre 2004, par Bernard NADOULEK

Avec l’évolution technologique, une nouvelle dialectique s’instaure entre les phénomènes collectifs et les phénomènes individuels. D’un côté, les phénomènes collectifs et identitaires participent d’une dynamique où se superposent les identités nationales, régionales et civilisationnelles. De l’autre côté, nous assistons indéniablement à une évolution planétaire vers une nouvelle forme d’individualisme. Il ne s’agit pas seulement du type d’individualisme généré par l’hédonisme occidental, mais d’un individualisme lié aux possibilités d’action d’individus, ou de petits groupes d’individus.

Aujourd’hui, face à une mondialisation technologique envahissante qui s’impose de manière parfois brutale, d’un point de vue collectif, ce sont les réactions de différentiation identitaire et de conflits qui occupent le devant de la scène. La résurgence des intégrismes religieux est un des principaux effets de cette crise provoquée par cette irruption intrusive de la modernité.

Face au changement, le sentiment collectif de perte des valeurs traditionnelles, l’angoisse de dissolution dans un chaudron culturel cosmopolite dont les finalités sont confuses, les réactions de repli, dominent. C’est une loi de la systémique : face aux incertitudes du changement, nous nous rétractons collectivement dans l’homéostasie, dans la résistance. Sur le plan individuel, les évolutions sont plus prometteuses mais elles mettront plus de temps à se faire jour, à se « collectiviser ». En effet, l’évolution vers l’individualisme provoquée par les nouvelles technologies réside dans une capacité à penser et à agir à l’échelle mondiale, qui était jusqu’ici le privilège réservé aux dirigeants des grandes organisations. Cette nouvelle dialectique qui s’instaure entre les phénomènes collectifs et les phénomènes individuels peut être analysée à partir de trois points de vue : prendre de la hauteur, prendre du recul, prendre de l’amplitude.


Prendre de la hauteur

La première possibilité offerte par les nouvelles technologies est de prendre de la hauteur, c’est-à-dire de bénéficier de l’œil du satellite pour accéder à une vision du monde et à une information mondiale fonctionnant en temps réel à travers la télévision, le téléphone, Internet, le GPS, etc. L’impact de la télévision satellite va accentuer un phénomène culturel dont il est trop tôt pour mesurer toute la portée : la mise en relation de tous les peuples de la planète. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’actualité des médias de masse est devenue mondiale.

Depuis le XIXe siècle, les médias donnaient déjà une information internationale importante. Depuis bien plus longtemps encore, les voyageurs qui parcourent les contrées lointaines, comme Hérodote au VIe siècle avant notre ère par exemple, suscitaient déjà des effets de mode avec leurs récits exotiques. Ce qui a changé avec la télévision et le satellite c’est que cette information est devenue une information de masse qui ne concerne plus seulement les élites. Désormais tous les peuples de la planète ont un accès, inégal il est vrai, aux émissions de télévision ou aux films produits partout dans le monde. L’inégalité n’a d’ailleurs pas nécessairement le visage auquel on s’attend car, d’une part, dans la plupart des pays en voie de développement, face à une demande très forte et parce que les moyens sont limités, des accès collectifs se mettent en place. D’autre part, c’est dans les pays développés, où les offres de programmes nationaux et les moyens technologiques sont les plus importants, que la demande de programmes étrangers est la moins importante, notamment aux États-Unis. Quoi qu’il en soit, le brassage culturel planétaire est tout de même bien engagé. Le spectacle du monde est renforcé par une information mondiale accessible en temps réel et, dans les récents conflits afghan et irakien, on a même vu une petite chaîne de télévision arabe, Al Jezirah, disputer la primeur aux monstres américains grâce à un accès local aux sources d’information, aux interviewes ou aux documents vidéo transmis par Oussama Ben Laden ou d’autres responsables des mouvements intégristes.

Même s’il est difficile à évaluer, l’impact de ces brassages culturels est considérable. Un exemple, aujourd’hui, pendant que les médinas du Maghreb, couvertes d’antennes satellites, connectent les populations aux médias européens, les importantes communautés maghrébines immigrées d’Europe sont toutes connectées aux télévisions nationales de leur pays d’origine. Parmi les conséquences probables de ce processus, un changement radical dans le processus d’intégration des minorités immigrées : en effet, au changement de culture qui s’opérait dans les processus classiques d’intégration (en résumé, la première génération d’immigrés s’intègre par le travail mais reste en partie coupée de la culture de son pays d’accueil par la langue ou le déracinement ; la deuxième génération occupe la position la plus difficile car elle a perdu sa culture d’origine sans avoir encore totalement intégré la culture locale ; enfin, l’intégration se réalise pleinement avec la troisième génération), succèdent aujourd’hui des processus d’appartenance multiculturelle puisque, pour les immigrés, la culture de leur pays et leur langue restent présentes dans leur vie et que, grâce à la télévision satellite, ils peuvent même vivre au rythme des informations de leur pays d’origine (de même que dans nos voyages à l’étranger, nous pouvons continuer à vivre au rythme de l’actualité française grâce à TV5). Autre exemple plus ponctuel, l’effet de fascination-répulsion provoqué par les médias occidentaux a amplifié le sentiment d’injustice qui, dans les pays musulmans, donne une légitimité aux mouvements intégristes. En résumé, qu’il s’agisse de phénomènes sociaux, économiques ou politiques, le phénomène d’interaction culturelle provoqué par la télévision satellite a aujourd’hui une portée mondiale. L’individu, de sa naissance à sa mort, vit dorénavant dans le contexte de cette actualité mondiale qui fait inexorablement reculer l’esprit de clocher. Un des effets, largement étudié, de ce nouvel accès à une information est le recul du totalitarisme, dont une des caractéristiques est de régner par le mensonge. La chute de l’Union Soviétique et la contestation des pouvoirs religieux en Iran, par exemple, sont largement tributaires de cette nouvelle diffusion planétaire de l’information.

Les sceptiques souligneront la désinformation que produit cette inflation de « nouvelles », des esprits chagrins remarqueront les manipulations que permettent les médias modernes, des paranoïaques y décèleront de nouvelles possibilités de complots… Bien que des détournements soient toujours possibles, bien qu’il y ait la même inégalité devant l’information que devant le savoir, l’accès à l’information est aujourd’hui irréversible, garanti par la concurrence effrénée à laquelle se livrent des médias de plus en plus nombreux. Un autre effet de cette information mondiale est l’émergence d’une opinion publique mondiale qui s’illustre déjà avec le mouvement altermondialiste. Quoi qu’on puisse penser de ce mouvement, il reflète une prise de conscience collective et, et des formes d’action internationales inédites. Pour l’individu, l’enjeu de l’information planétaire du XXIe siècle est clair : s’armer d’un point de vue critique sur le monde pour guider sa vie, prendre ses décisions, mener ses projets.

Prendre du recul

Aujourd’hui, la possibilité de prendre du recul est fondée sur la possibilité d’avoir accès au savoir global de l’humanité. Nous pouvons répondre à toutes les questions que nous nous posons grâce aux connaissances accumulées depuis des temps immémoriaux. Plus encore, cette possibilité est aujourd’hui accessible à l’échelle individuelle, en dehors de toute grande organisation. Nous ne sommes plus au siècle des encyclopédistes, l’individu n’a plus besoin d’avoir intégré ce savoir à l’avance — il ne le pourrait d’ailleurs plus maintenant car, depuis les Lumières, les connaissances ont explosé de manière exponentielle — ce savoir est là, à sa disposition, sous une forme vulgarisée ou spécialisée : dans les encyclopédies, dans les livres, dans la presse, dans des documents multimédias, sur Internet, dans des bibliothèques réelles ou virtuelles, dans des bases de données, dans la multiplication des travaux d’expert, dans le développement international de l’industrie de l’édition qui, dans chaque pays, accroît le nombre des traductions. Aujourd’hui, sur un ordinateur portable, on peut installer des dictionnaires spécialisés, des encyclopédies, d’un excellent niveau. Chacune d’elles permettant l’accès à des milliers d’articles généralistes ou spécialisés, présentant également des fonctions de vidéothèque, de galerie d’œuvres artistiques picturales et musicales, d’expériences scientifiques animées et commentées, d’atlas géographique (statistiques macroéconomiques mondiales comprises), d’atlas historique (souvent remarquablement fait) et des fonctions de connexion à Internet qui facilitent l’actualisation et la recherche d’articles complémentaires. Le tout pour dix fois moins cher que les anciennes éditions sur papier.

Bien sûr, il subsiste des inégalités économiques dans l’accès au savoir mais, d’abord, ce savoir est très largement à la portée de la classe moyenne mondiale, ensuite, les inégalités tendent à se réduire avec les pays en voie de développement et, enfin, une large part de ce savoir est en accès gratuit sur Internet. Tout est disponible, sur n’importe quelle période de l’histoire, sur n’importe quel domaine de connaissance, sur n’importe quelle discipline. Ce n’est pas parce que ce savoir est à disposition qu’il peut être utilisé et interprété par le plus grand nombre. Mais il est là, et ce n’est pas une mince performance, à la disposition de n’importe quel individu porteur d’une question, d’une recherche, d’un projet. Le savoir global de l’histoire de l’humanité est accessible à tous et c’est un progrès considérable. Du point de vue des phénomènes collectifs, ce savoir est aujourd’hui interactif, il fonctionne dans des milliers de processus d’échange, et notamment dans la manière dont il relie les communautés intellectuelles ou scientifiques, dans la manière dont il accélère les débats, le tout à l’échelle planétaire.

Prendre de l’amplitude

Enfin, troisième possibilité individuelle offerte par les nouvelles technologies : prendre de l’amplitude, c’est-à-dire utiliser l’ordinateur comme outil universel avec un nouveau slogan avéré par Internet : sous le clavier, la planète. Grâce à cette possibilité (l’amplitude) et grâce aux deux précédentes (le recul et la hauteur), l’action individuelle a aujourd’hui une portée mondiale. Cette portée mondiale marque une évolution décisive du rapport entre l’individu, ou de petits groupes d’individus, et les grandes organisations (États, institutions, entreprises) qui avaient jusqu’ici le monopole de l’action internationale. Armé de nouvelles facultés d’apprentissage, de logiciels personnels ou professionnels permettant l’action et la communication, de réseaux relationnels internationaux, pour peu qu’il porte un projet, l’individu, le petit groupe, la PME ou la PMI, accède au statut potentiel d’acteur mondial. Il faudra encore du temps pour que nous prenions pleinement conscience des possibilités offertes par ces nouvelles technologies, encore plus de temps pour apprendre à les explorer, à les utiliser, et plus de temps encore pour que les expériences individuelles se collectivisent. Parmi les premiers à prendre conscience de ce nouveau potentiel d’action planétaire, nous avons vu des hackers adolescents déclencher des mouvements mondiaux de panique avec des virus et nous voyons également des groupes terroristes ou mafieux faire d’Internet un véhicule mondial de la délinquance. Malgré ces dérives qui étaient prévisibles, le mouvement d’appropriation individuelle de ces nouvelles technologies est déjà enclenché et, à moins de catastrophe mondiale majeure, il est irréversible. Le progrès technologique rapproche aujourd’hui les hommes, fait reculer l’impact de leurs différences culturelles, non seulement parce qu’il leur permet de communiquer ou de se comprendre, mais surtout parce qu’il leur permet d’interagir par-delà les frontières.

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